Aïe, mes aïeux !

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Est-ce que le fait de faire partie d’une généalogie suffit pour entrer en humanité ?
Je suis né naturellement d’un père et d’une mère ou par fécondation ou autres méthodes mais cela suffit-il pour faire de moi un homme ?
J’ai pensé, sans en avoir le temps, faire la généalogie de ma famille pour que mes enfants transmettent à leur tour leur origine la plus lointaine possible à leurs propres enfants : Rien de glorieux dans ma lignée bretonne faites de paysans, de charbonniers ou de bedeau. Mais la fonction dit-elle l’essentiel des hommes ? Non et heureusement ! Ceux qui, là haut dans les stratosphères du pouvoir, y croient encore nous donnent un triste et pitoyable exemple.
Alors Gloire à mes ancêtres ! D’une manière générale on aime bien savoir d’où on vient, de qui nous sommes les héritiers. Nous entrons ainsi dans une histoire, une tradition familiale, un terroir, un récit fondateur avec ses gloires et ses misères. Normal dans un premier temps.

Dans la perspective de Noël, la naissance biologique du Christ pose question et les premiers évangiles qui ont été écrits se sont interrogés pour savoir comment inscrire le Christ dans une généalogie humaine. L’important était de dire qui était Jésus, non à travers une démarche historique mais pour dire qui est le Christ pour les évangélistes. Je voudrais m’arrêter à celle de Matthieu avec sa fameuse introduction de trois fois 14 générations dont la récitation en latin me semblait si rébarbative lors des messes de ma jeunesse. Depuis j’ai cherché à comprendre et il y a dans ce texte bien des surprises.

« L’éternel féminin » :
pour guider le désir de l’homme vers la transcendance ?

Tamar et Juda

La plus grande, dans cette litanie d’engendrements c’est que surgissent 5 noms de femmes.  Etranges dans un pays et une période où le patriarcat tiennent le haut du pavé. Cette insertion de figures féminines n’est sans doute pas anodine.
Certains commentateurs mettent en avant le fait que les quatre premières sont des pécheresses : sympa ! comme si le péché était une exclusivité féminine. Elles se seraient « rattrapées » à travers une noble action ! Il y a donc Ruth, une étrangère (un petit bijou de découvrir le livre de Ruth), quelques pages très vite lues) qui couche avec Booz et il y a Bethsabée, femme d’Urie,  qui couche avec le roi David. Peu convaincant cette suggestion quand on sait que les livres rabbiniques les comptent parmi les 22 femmes les plus vertueuses de la Bible.
D’autres s’empressent alors de dire que ce sont des étrangères, et païennes de surcroit. Les deux nommées ci-dessus le sont ainsi que Tamar (qui était quand même araméenne) et Rahab de Jéricho (j’en parlais ici dans Histoire de femmes) mais pas Marie, mère du Christ . Donc ici encore « explication » peu satisfaisant.
Alors quoi ?
Qu’ont-elles fait ou qui étaient-elles pour figurer ainsi dans la généalogie de Jésus ?

la Loi faite pour l’homme et non le contraire

Bethsabée prenant son bain épiée par le roi David

Peut-être qu’une réponse viendrait dans le type de rapport qu’elles avaient avec La Loi ou plutôt dans le rapport que leurs hommes avaient avec la Loi.
Le beau-père de Tamar, Juda, a couché avec elle qui s’est faite passer pour une prostituée. Elle a su justifier son geste pour ne pas être lapidée en forçant Juda à se rétracter (Comment ? lisez ici) : la loi n’a pu être appliquée. Rahab qui a favorisé la prise de Jéricho n’a pas été mise à mort (Vous savez pourquoi si vous avez lu ce lien).Booz enivré a été abusé par Ruth dans son sommeil : d’après la loi il n ‘aurait pas du épouser ensuite une étrangère. Quand à David qui a couché avec la femme de son meilleur lieutenant qu’il envoie à la guerre en première ligne pour le faire tuer afin de pouvoir abuser de Bethsabée son épouse, il aurait du être lapidé à cause de ses turpitudes et mensonges. Même Marie, mère de Jésus, aurait dû être lapidée d’après Deutéronome 22 : 20-21. (« Mais si ce qu’il a dit est véritable, que la jeune fille n’ait point été trouvée vierge, ils feront sortir la jeune fille à la porte de la maison de son père, et les gens de sa ville la lapideront, et elle mourra; car elle a commis une infamie en Israël, en se prostituant dans la maison de son père; tu ôteras ainsi le méchant du milieu de toi. »)
Voilà donc une lignée bien peu glorieuse qui donne naissance à Jésus. Et j’aime ça ! Parce que l’incarnation c’est du concret. Jésus ne fait pas semblant d’entrer dans le monde des hommes avec un casier et des antécédents vierges ! Il y a du croustillant et du « ça ne se fait pas » dans ces exemples pour les tenants d’un légalisme obtus.
Ces femmes disent une singularité dans la lignée de Jésus et dans leur rapport à la Loi : on peut la dépasser ou l’enfreindre quand il s’agit de s’affirmer dans sa liberté juste et sa conscience éclairée.
« Cette présentation annonce le Jésus qui vient accomplir et non abolir la loi juive mais qui par ailleurs se moque des enclos religieux en frayant avec les impurs et les païens … » nous dit jacques Musset.
Jésus « avait de qui tenir » comme on dit pour aller vers « ceux des périphéries » existentielles parce que rejetés ou jugés sur les critères peu conformes à la Loi ou à la morale.
Voila un premier « enseignement » que nous donne cette généalogie : ne pas s’accrocher  comme une bernique sur un rocher à notre histoire personnelle et ne pas adhérer « bêtement » à une loi, une tradition, une coutume.  Etre « fils de… » ou être de tel ou tel pays ne procure pas un avantage, une supériorité, une condescendance vis-à-vis de « ceux qui n’ont pas la chance d’être comme nous » (les migrants, les homosexuels, les dépravés parfois si facilement nommés comme tels du haut de notre suffisance..)  et que nous pouvons juger, voire exclure aisément.
Tous les hommes font partie de la même famille humaine  : la généalogie de Jésus nous invite à ouvrir nos horizons vers l’universel et le différent et à nous positionner comme tous fils d’un même Père. La Loi avec ses exigences et ses contraintes doit être au service de la fraternité et peut donc être dépassée.

Femmes courageuses et libres

Ruth glanant dans le champ de Booz

Autre enseignement, ce sont des femmes qui osent transgresser la lois ou les coutumes pour faire advenir une cause plus grande qu’elles. Au risque de leur vie parfois. Loin de tout vouloir de puissance ou d’autorité mais dans une fidélité exigeante et humble qui fait dire à Ruth l’étrangère qui était invitée par sa belle-mère à retourner vers les siens : « … Ne me force pas à t’abandonner et à m’éloigner de toi, car où tu iras, j’irai ; où tu t’arrêteras, je m’arrêterai ; ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu… »

Peut-on être humain sans un recours au féminin ? non seulement biologiquement mais comme dans une sorte d’amorisation de la vie et des relations ? Aujourd’hui, dans une Eglise machiste peut-on rester croyant sous la férule de mâles sans mettre en avant la fécondité spirituelle des femmes ? Manière d’actualiser le texte de Matthieu qui nous dit que si la Bible s’était privé de la présence de ces 5 femmes, le Christ ne serait pas né …  Où comment faire naître une communauté de croyants …

Matthieu ne sait plus compter ?

Une autre explication qui nous invite à aller au-delà de nos propres engendrements biologiques. Je l’ai découvert en travaillant ce texte de Matthieu. Je ne devais avoir rien à faire que de compter les séries de 14 générations proposées par Matthieu . Surprise la dernière n’en n’avait que 13 alors que l’évangéliste annonce 14. Soit il ne sait plus compter soit il y a autre chose. Mais quoi ?

Peut-être est-ce à chacun de s’interroger. Pour ma part je ne peux que suggérer des orientations :
–  Cette dernière généalogie non inscrite ne suggère-t-elle pas celle, nouvelle, à venir du Christ, célibataire, dont la fécondité humaine dépasserait celle biologique et ouvrirait un autre mode de naissance ? Ne dit-il pas à Nicodème « il te faut renaître ». Et ce vieux « Nigaudème » de répondre « comment puis-je retourner dans le sein de ma mère pour renaitre ? » Jésus parlait d’une naissance autre : celle de la Vie dans l’Esprit. Elle n’annule pas bien sûr notre naissance biologique mais l’ouvre à un au-delà du métro-boulot-dodo et de la répétition, du même et du pareil, de génération en génération.
– à moins que ce soit chacun de nous qui serions invités à être le participant de cette quatorzième génération ?
A la bâtir suivant d’autres critères que celle de la génération par voie sexuelle ? suivant une paternité autre que celle de la parenté biologique… Le Christ nous « transmet » un autre type de filiation si nous le voulons : se vivre en fils du Père. Ce Dieu Père qui n’est pas circonscrit à une loi, une coutume, un pays.
Nouvelle donne donc : il manque un nom. Ne serait ce pas celui de chacun, celui inscrit sur un caillou blanc dans le cœur de Dieu pour poursuivre autrement la nouvelle filiation à laquelle nous sommes appelés pour entrer dans une humanité inédite, parce qu’essentiellement spirituelle ? pour apprendre à voir Dieu partout et communier avec lui pour devenir Dieu, comme lui ?
La création se poursuit encore aujourd’hui : la nôtre où, à chaque instant, nous sommes appelés à renaitre pour être fécond de la fécondité de l’Esprit.

Virginité pour une nouvelle naissance

Annonciation Fra Angelico

Dans cette période de l’Avent qui nous annonce la naissance du Christ ne serions-nous pas invités nous aussi à advenir dans notre pleine humanité ?  La virginité de Marie, dernière nommée des 5 femmes, ne nous dit-elle pas qu’il s’agit avant tout d’une virginité autre que physiologique : Virginité d’une oreille spirituelle qui a su entendre de manière nouvelle et inédite le cri d’un Dieu qui veut naître en chacun de nous.
François Cassingena Trévédy écrivait :
« .. La conception « virginale » de Jésus ne se peut comprendre que dans le mystère de l’obéissance absolue de Marie à la Parole. La virginité physique n’est qu’un signe, et ne saurait en aucun cas être « exhibée » en dehors de ce contexte de l’accueil absolument « virginal » de la Parole qui donne la vie. Comme la tradition patristique l’a bien compris, ce qui est d’abord « vierge », en Marie – et ce qui le demeure – c’est son oreille, autrement dit son écoute de la Parole ; Marie ne prête pas seulement l’oreille : elle donne son oreille à l’œuvre de Dieu, à la Faculté de Dieu, et à travers cette oreille, cette écoute, c’est son corps entier qu’elle met à la disposition du Projet de Dieu. C’est sur ce mystère d’écoute, de disponibilité, d’obéissance à la Parole, que nous laisse la page évangélique de l’Annonciation (Lc 1, 38), avec le sous-entendu capital que ce mystère n’est pas réservé à Marie, mais s’ouvre, comme toujours dans la tradition ancienne, à l’Église tout entière – Viergo-Mater-Ecclesia – et par conséquent à chacun de nous… »

Et me vient la question : Serions nous non seulement fils mais aussi père ou mère de ce Dieu là ? Les hommes peuvent-ils devenir les sages-femmes d’un Dieu toujours à naître dans leur cœur et dans le Monde ?
Belle destinée venant du fond des âges….

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