La « stabulation libre » ou quatrième lettre aux amis confinés

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Je vous partage ce long et dense propos de François Cassingena Trévedy.
Peu de commentaires s’imposent si ce n’est une invitation à prendre le temps de l’habiter.
Je vous invite à vous abonner à sa page Facebook, qu’il appelle « le livre des visages ».
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Chers amis, encouragé par votre invisible présence, par les manifestations si nombreuses de votre assentiment, par la belle densité de vos réponses (j’aimerais pouvoir répondre à chacun de vous), je reviens au rendez-vous et me sens désormais votre obligé. Saurai-je vous dire assez combien vous m’êtes précieux et combien vous me donnez à espérer en ces temps où notre espérance est parfois mise si rudement à l’épreuve et où l’on peut rencontrer, à l’occasion, une étonnante l’hostilité ? Il me semble que nous formons désormais une réelle communauté qui prend de la consistance, de la cohésion, de la profondeur.

erait-ce là, au-delà de toutes sortes de frontières territoriales et confessionnelles, une « paroisse » d’un genre nouveau et dont l’avenir révèlera toute la pertinence ? Une « paroisse » particulière, exigeante, indéfiniment extensible, bien moins provisoire qu’il ne paraît, fondée, non sur la simple assistance, ni sur le spectacle, mais sur la réflexion partagée. Je perçois de plus en plus l’appel qui vient de vous, comme j’obéis, de mon côté, à une nécessité intérieure qui vient modifier, en cet état d’urgence, en ces circonstances exceptionnelles de notre commune destinée, le cours et la matière ordinaire de mes travaux. Vous et moi nous pouvons expérimenter à nouveaux frais l’importance que pouvait revêtir la correspondance – les lettres apostoliques et patristiques – dans la vie et le soutien des premières communautés chrétiennes.

C’est en la fête de sainte Catherine de Sienne que j’ai commencé ce billet, non sans me souvenir combien cette grande mystique avait su se tenir au plus près de l’actualité politique et religieuse de son temps. Notre époque se met d’ailleurs à ressembler étrangement à la sienne, marquée par les épisodes à répétition de la Grande Peste. Comment travailler, comment prier, comment vivre, en ces jours qui sont les nôtres, sans entendre la basse continue de l’information, sans porter, comme un souci, comme une responsabilité, l’air du temps et la difficile aventure de notre humanité aux prises avec un insaisissable ennemi ? Notre vie spirituelle, en ce moment, c’est d’abord l’intensité de cette préoccupation, la présence réelle du Monde à notre cœur et à notre pensée. Nous voici entrés de nouveau dans un âge de la Peur, comme l’histoire de notre Occident en a traversé d’autres. Je pense à l’ouvrage de E. R. Dodds, Païens et chrétiens dans un âge d’angoisse (1965) qui examinait le climat de l’Empire romain entre Marc-Aurèle et Constantin. Je pense naturellement aux études magistrales du regretté Jean Delumeau qui avait fait de la peur collective l’un des principaux centres d’intérêt de ses recherches historiques (La Peur en Occident, 1978). Naguère encore nous éprouvions la peur de la menace nucléaire, plus récemment celle du terrorisme international : la peur du Covid 19 ne fait qu’en masquer momentanément une autre, avec laquelle d’ailleurs elle se combine : celle du bouleversement climatique. Bref, parce que nous sommes mortels, et que la peur est toujours, in fine, peur de la mort, quelque peur nous accompagne toujours. Réaction naturelle et universelle, la peur inhibe pour commencer, mais elle déclenche aussi l’action : après avoir paralysé, elle se découvre motrice. Encore faut-il qu’elle mobilise de façon rationnelle et maîtrisée, car nous savons combien elle peut susciter d’irrationalité et de pulsions plus mortifères que son motif originel. Elle peut alimenter la stupidité, la violence, éveiller et réveiller des fondamentalismes de toutes sortes et de tout bord. Autant de dangers qui nous guettent sérieusement aujourd’hui. Comme tous les mouvements spontanés de notre sensibilité – ce que l’on appelait jadis les « passions » –, la peur, qui doit avoir son temps légitime, demande à être dépassée pour entrer dans une synthèse supérieure, pour servir aux petits comme aux grands édifices d’une action vraiment humaine : à ce que l’on nomme volontiers aujourd’hui la « résilience ». L’homme n’avance dans l’histoire que comme un rescapé de quelque grande peur qui le précède ou l’accompagne : cela humilie nos rêves d’invulnérabilité, mais représente aussi l’hypothèse de départ de nos progrès.

Touchant à nos pouvoirs publics, j’évoquais récemment nos atermoiements entre impatience, défiance et postures plus sereines, toutes choses que je traverse avec vous, autant que vous. Je crois opportun d’y revenir. Car moi-même j’accepte de me laisser modifier, bousculer, déplacer, au fil de ces semaines éminemment éducatrices, avec la perspective de vous inviter aux mêmes déplacements. La situation dans laquelle nous sommes engagés est d’une complexité sans nom. Volontiers, nous attendons de l’État des solutions immédiates et miraculeuses qui nous garantissent la possibilité – le « droit » – de reprendre nos aises, de satisfaire au plus tôt toutes nos envies, d’appuyer de nouveau sans réserve sur le champignon, dirais-je en usant d’une image empruntée au langage des automobilistes. Or l’État, pour mener à bien sa tâche d’une difficulté hors du commun, a besoin de chacun de nous. Nous concevons volontiers l’État comme une instance extérieure, contrariante, voire hostile, alors qu’en bonne logique démocratique, l’État devrait nous être intime, comme nous devrions nous sentir responsables de lui, si modestes que soient notre place et notre efficience dans le corps social. Il y a là, une fois dépassée la tentation contestataire, un exercice de solidarité qui concerne autant notre vie spirituelle que notre vie civique ; du reste, la première ne peut se développer à l’écart ni à l’encontre de la seconde. Tâchons donc, par notre discipline et notre maturité, de jouer le jeu de l’empirique qui s’impose actuellement comme une nécessité aux autorités qui nous gouvernent et auxquelles il faut faire crédit, par principe, d’une volonté sincère de nous délivrer du mal. La peur se cherche d’instinct des boucs émissaires et peut s’en trouver un, à bon compte, jusque dans l’État : c’est pourtant l’union, et l’union seule, qui nous empêchera de mourir. Quittons l’opposition systématique pour constater que le chemin de la santé – du « salut » – se découvre en ce moment au jour le jour, qu’il demande à être sans cesse ajusté, et que notre collaboration est indispensable à l’apparition comme au ferme établissement de son tracé. En observant entre nous la « distance » sanitaire, en prolongeant le temps de la « distance », sachons inventorier ce que cette attitude physique obligée révèle métaphysiquement de notre vie relationnelle et ce qu’elle est susceptible de lui apporter : essentiellement le « respect » et l’attente de l’autre. Un Levinas n’a-t-il pas attiré notre attention sur la transcendance du visage ? Mais comment puis-je accueillir, approcher, désirer le visage de l’autre si je ne demeure pas d’abord à distance de lui ? Le Ressuscité lui-même n’ajourne-t-il pas un contact trop possessif ? Ne me touche pas… » (Jn 20, 17). Le conjoncturel même, l’accidentel même, intelligemment assumé, peut servir à notre éducation sentimentale et à l’élévation de notre degré humain. Notre capacité à convertir la contrainte en outil, l’épreuve en exercice, le destin en festin, compte parmi nos industries les plus raffinées : elle atteste, non pas seulement notre supériorité, mais notre génie.

Compte tenu de l’inévitable érosion des gestes préventifs et de l’universelle étourderie (dont sont loin d’être exempts ceux qui fréquentent les églises…), le déconfinement, évidemment nécessaire à plus ou moins longue échéance, suscite de légitimes inquiétudes, et l’on s’étonne de la naïveté de ceux qui veulent le marquer comme une fête, s’imaginant qu’il s’agit de la fin de l’épidémie elle-même. Car il faut bien nous le redire : nous sommes entrés pour longtemps dans un âge d’austérité et de minoration de nos libertés chéries, absolues, mais avec la chance de pouvoir explorer une tessiture plus grave et plus émouvante de notre vie. La prolongation qui vient d’être signifiée par les autorités civiles quant à la fermeture des églises au culte public soulève actuellement dans le monde catholique un mouvement très sensible de désapprobation. Je ne vous cache pas – et j’ai vraiment besoin de le dire ! – qu’il m’afflige profondément et que je ne me sens pas du tout en consonance avec lui, au point que ces jours-ci j’en ai perdu le sommeil. J’ai vu, j’ai lu çà et là beaucoup d’agitations. J’ai même surpris d’effarantes vulgarités. On aimerait que quelques voix, que davantage de voix haut placées s’élèvent pour suggérer une attitude plus coopérante, pour promouvoir une parole plus constructive. Quelle tristesse ! quelle déception ! quel ennui ! Faut-t-il que la voix catholique soit si souvent, si spontanément, au cœur d’un bien-vivre ensemble qui se cherche péniblement, celle de la riposte, de la contrariété et de la revendication ? Pourquoi cet esclandre d’enfants gâtés et ces aboiements de tribuns ? On attendait un lever de visionnaires et de prophètes, et c’est une cacophonie de caprices. Tout cela est petit, dérisoirement petit, lamentablement petit. Nouvelle manifestation de ce catholicisme du « non » instinctif que j’avais identifié dans l’une de mes chroniques pour la revue Études (numéro de juin 2014). Vieille histoire franco-française dont les rebondissements ne se comptent plus, faux héroïsme du refus, posture pour laquelle d’aucuns confisquent volontiers le patronage de Péguy et de Bernanos, mais sans avoir leur altitude, ni leur audace, ni leur esprit. Ni leur style… Est-ce là vraiment un spectacle dont la société qui nous environne peut s’édifier, alors que le monde attend une parole largement, chaleureusement, véhémentement humaine, comme celle, solitaire, du pape François ? Pourquoi toujours ce catholicisme de l’entre-soi, du pour-soi, qui hésite à embrasser le monde, à s’avouer pauvre, balbutiant, désemparé, comme tout le monde, devant le mystère énorme de la vie, à faire entendre une voix qui passe réellement le mur du son, qui se distingue par une véritable pertinence historique et sociale ? Prétention déplorable à se croire le centre du monde au lieu que de tâcher obscurément d’en être l’âme, selon la magnifique expression de la Lettre à Diognète (IIe siècle) ? Il est injuste de soupçonner le gouvernement de quelque malveillance laïciste ou de quelque partialité, alors qu’il fait ce qu’il peut, très respectueusement, avec un paysage religieux français dont le catholicisme n’est pas, n’est plus (ne l’oublions pas !) l’unique composante. Il est grotesque de prendre, dans la circonstance, des airs de persécutés. Il est présomptueux de dénoncer chez nos gouvernants une lacune anthropologique et un vide, quand le vide que nous laissons, que nous faisons autour de nous, avec toutes nos inanités, devrait nous faire honte.

La suspension actuelle du culte public, grâce d’un genre paradoxal et inédit à saisir comme telle, nous invite à creuser les fondements de notre vie sacramentelle et à réaliser que nos cérémonies ne seraient rien, n’était la densité, la vérité des « provisions » humaines que nous y apportons comme un lest. Vivons, et puis, quand les pouvoirs publics « qui viennent de Dieu » (Rm 13, 1) le permettront, nous célébrerons, fidèles et laïcs réunis, nous concélébrerons dans la joie des retrouvailles. En attendant, tâchons de faire de notre vie ordinaire et contrainte une célébration « en offrant nos personnes en hosties vivantes, saintes et agréables à Dieu », puisque tel est « le culte spirituel que nous avons à rendre » (Rm 12, 1). S’il est vrai que, selon le plus haut magistère de l’Église, l’Eucharistie est « source et sommet de toute la vie chrétienne » (Vatican II, Constitution Lumen gentium, § 11), faisons contre mauvaise fortune bon cœur, tirons parti de ce temps un peu prolongé pour découler par nos actes et nos paroles de cette « source » et pour monter calmement vers ce « sommet ». L’exercice, comme le désir, feront du bien à notre régime. Au demeurant, Jésus-Christ n’est enfermé, obligatoirement enfermé, ni dans les hosties de pain azyme, ni dans les tabernacles, ni dans les ministres, ni dans l’Église catholique. La messe qui se célèbre dans nos églises ne se soutient pas sans l’immense messe qui se célèbre au dehors, dans le monde, sur le monde, comme l’avaient compris un Teilhard de Chardin et une Madeleine Delbrêl. Je pense à certaines « fractions du pain », tout à fait inofficielles, exorbitantes, que j’ai vécues ici ou là, à la dure, et qui, avec le recul, m’apparaissent, fulgurantes, comme de véritables eucharisties. Je pense à tant d’amis non pratiquants, agnostiques, athées, qui sont tellement beaux dans leur humanité toute simple et laborieuse, tellement avancés dans l’intuition de ce qui fait l’essentiel de nos vies… Bref, la crise que nous traversons révèle un clivage dangereux et place l’Église à la croisée de deux chemins possibles, dont l’un est une tentation : ou bien la perpétuation introvertie d’un certain fonctionnement religieux, ou bien la dilatation joyeuse et aventureuse de la vieille tente (Isaïe, 54, 2) à d’autres dimensions du monde réel et de la pensée.

Au-delà de toutes ces agitations superficielles, gagnons les assises profondes et silencieuses où s’entend et s’élabore la « parole bonne et constructive » (Ep 4, 29). L’évangile du quatrième dimanche du Temps pascal, évangile dit du « Bon Pasteur », est à cet égard d’une saisissante actualité. Nous pouvons vérifier une fois de plus la teneur prophétique des Écritures, admirer les ressources offertes par une parole que nous reconnaissons comme celle d’un Vivant. Je ne cite que quelques versets de ce chapitre dixième de l’évangile de Jean qui retentira, par péricopes successives, au fil de la semaine à venir. « En vérité, en vérité Je vous le dis : Je suis la Porte des brebis. Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera et il sortira, et trouvera un pâturage… Moi je suis venu pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait en abondance. Je suis le bon pasteur… J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas de cet enclos ; celles-là aussi il faut que je les mène : elles écouteront ma voix… » Dans les Synoptiques, Jésus bâtit son Église (Mt 16, 18) : dans le quatrième évangile il déploie un pâturage. Les deux images s’équilibrent, se complètent et doivent être entendues ensemble, dans un même accord, une même harmonie évangélique. Là un édifice, ici un espace. L’édifice ne se conçoit, n’est tenable que comme spacieux. Ce dimanche, en tout cas, nous fait retenir et approfondir – en plein temps de confinement ! – l’image du pâturage à ciel ouvert, de l’espace appétissant dans lequel les « brebis » intelligentes entrent et sortent, circulent en parfaite liberté : autrement dit ce que, en terme d’éleveurs, on appelle la « stabulation libre ». Image magnifique de ce qu’est, par vocation, l’Église. Le Christ nous met à l’aise, au large, dans un espace qui n’a d’autres dimensions que les siennes, illimitées. La « pastorale » qu’il instaure et qu’il nous confie ne fait ni des toutous, ni des consommateurs, ni des assistés, mais des brebis attentionnées qui ont l’oreille fine. Elles entendent la voix du pasteur qui connaît leur mot de passe le plus intime, comme elles entendent la voix des autres brebis, parfois très lointaines. L’espace qui leur est ouvert n’est pas un espace rationné : c’est un espace infini de vie, d’interprétation, de liberté. Car le Peuple de Dieu n’est pas un peuple de répétiteurs, mais un peuple d’interprètes, au sens quasi musical du terme. Ce qui peut nous mobiliser, nous enthousiasmer, nous réconcilier désormais n’est ni un ghetto, ni un fief, ni une propriété privée : c’est la proposition chrétienne au milieu du monde, le christianisme comme latitude, comme espace, comme instance d’interprétation touchant non seulement aux Écritures (Lc 24, 27 et 45), mais à la vie, à nos vies personnelles, à toutes nos vies qui se rencontrent pour construire, à la douloureuse et magnifique histoire du monde. Cette proposition chrétienne, inaugurée dans le Ressuscité, est laissée à notre responsabilité pour que nos révélions ce qu’elle a d’ouvert, pour que nous ne cessions de faire d’elle une ouverture. Vert et vrai paradis de l’ouverture sur le seuil duquel je demeure avec vous, chers amis, plein d’espérance et d’émerveillement.

En guise d’illustrations, un détail de la mosaïque absidiale de la basilique des saints Côme et Damien, à Rome, et un détail de la Résurrection de Fra Angelico. Aujourd’hui, accouru de l’océan, un grand vent passe sur les frondaisons et les herbages de la campagne poitevine, âge d’or du vert : je me livre tout entier à son souffle, comme pouvait le faire jadis notre François-René, et je vous le livre à mon tour. Gai savoir. Il est tellement exaltant de se sentir, en dépit du double conditionnement de la vie monastique et du confinement, ou plutôt grâce à lui, à l’heure exacte de son siècle !

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