Le Masque

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Depuis l’aube des temps les relations entre les hommes se sont faites en face à face, de visage à visage, de regard à regard, de personne à personne.
Avec  l’apparition du masque dans l’Antiquité quelque chose d’essentiel de l’individu devient caché. Il avait pour objet de « prendre » la physionomie et les expressions d’un tiers pour mieux reproduire des types de personnalité dans les comédies ou les tragédies théâtrales anciennes .
Le masque cache, déguise, trompe.

En période de carnaval le masque permet de saisir l’effigie d’un tiers pour le tourner en dérision, s’en moquer. Le porteur peut s’en donner à cœur joie pour vilipender autrui. Il prend la « personnalité » de l’autre pour un temps et pour se permettre toutes les extravagances. Temps de carnaval qui ne dure qu’un temps mais qui permet de se défouler à bon compte. Le masque permet de jouer un rôle tout à fait différent de sa propre personnalité.
Dans certaines religions, les vêtements cachent l’humanité des personnes : soit pour les dévaloriser (les femmes sous le voile islamique) soit pour les sacraliser (les curés sous leurs soutanes).

Distance posée, lien rompu.

Le masque c’est dire momentanément « je » est un autre et pas toujours dans les meilleurs conditions.
Nous voici donc contraint de porter un masque sous peine d’amende. Contraint de quitter notre visage réel pour nous protéger et protéger autrui.
Le risque de cette protection ne fait qu’amplifier le masque naturel de notre personnalité que nous avons construit au cours de notre vie. Nous ajoutons une couche à un masque déjà réel.
Se montrer en vérité et en humilité n’est pas simple. Nous sommes beaucoup dans le paraître pour donner le change. Notre intimité ne peut être mise à nue sans risque.

« Presque tous les hommes portent un masque qu’ils ont pris instinctivement pour défendre le secret de leur âme. Ils en ont tellement l’habitude qu’ils oublient de l’ôter, et ils finissent par ne plus connaître le visage de leur nativité » disait Maurice Zundel.

Toujours est-il que le port du masque qui nous est imposé risque de transformer nos relations et notre vivre-ensemble.
Nos visages confinés ne pourront plus dire le rire et la joie, la tristesse ou la colère. La communication sera verbale difficilement audible, et sans possibilité de lecture sur les lèvres pour bien des mal-entendants.
je suppose que bien vite le silence deviendra plus facile à vivre que la relation. De guerre lasse face à une information difficilement exprimée et mal reçue.
Le dernier lieu de notre corps, le visage, devient lui aussi confiné.

Voir sans être vu

C’est à travers la notion de « personne » que le masque s’est aussi dit dans l’antiquité. Le masque dit-on dans les théâtres anciens avait pour fonction aussi de aussi de permettre à la voix de porter suffisamment loin pour être audible des spectateurs. A l’époque,  » personne » qui vient du latin persona, terme lui-même dérivé du verbe personare, qui veut dire « résonner », « retentir », désigne ce masque de théâtre, équipé d’un dispositif spécial pour servir de porte-voix.

Un Bâillon

Aujourd’hui faudra-t-il « crier » pour se faire entendre ? Le masque serait-il un bâillon imposé pour se taire ?
L’homme qui se définit comme un être de (en) relation est-il condamné à communiquer en solitaire par des subterfuges médiatiques comme internet, Skype ou Whattshapp ?
Devra-t-il se « découvrir », se mettre à poil pour communiquer ? … à son insu … Car tous ces outils informatiques ne seront-ils pas le moyen de récolter les informations toutes personnelles le concernant ? Concernant sa santé, ses goûts, ses choix, ses idées politiques, religieuses ou autres ?
Le masque moderne ne risque-t-il pas de participer à notre dépersonnalisation ? Chacun devenant le miroir de l’autre et lui reflétant son anonymat dans une masse d’individus tous identiques ? La singularité de chacun s’évanouissant dans une uniformité sans liberté ?
L’homme bâillonné trouvera-t-il encore des vis-à-vis pour parler, dire, exprimer son désaccord ou sa joie ? Les manifestations, quelles soient de rues, familiales, politiques ou autres sont-elles vouées à disparaître ? La sécurité va-t-elle tuer les libertés ?

Des clones ?

Nous pensions être porteur d’une identité singulière et nous nous découvrons un peu clones, noyés dans la Masse. Tant que nous n’aurons pas accéder à une (re)naissance autre que de nature biologique pour naître comme Personne, nous avancerons masqués.
Mais en grandissant, en prenant « le visage de leur nativité », le vrai, le désiré, les hommes ne feront plus semblant et ne se cacheront plus : leur sourire sera le témoin de la grandeur et de la dignité auxquelles tous sont appelés.
Bas les masques ! Surtout les symboliques qui, croyons-nous, nous mettraient à l’abri des regards.

Émerger de la masse

A un jeune Japonais en quête existentielle, Herman HESSE écrivit :
« Faire parvenir au plus haut degré de maturité et d’achèvement votre vie et vos aptitudes, celles de votre esprit, voilà où réside la signification de votre existence et mieux vous y réussirez, plus vous serez heureux. Vous avez déjà remarqué vous-même que la majorité des hommes (…) vivent et agissent constamment en tant que masse et que la plupart d’entre eux n’ont pas d’existence ni de pensée qui leurs soient propres. Nous ne pouvons rien y changer et il en sera toujours ainsi – au contraire, plus le genre humain se multipliera rapidement, plus il possédera de moyens techniques et plus il sera voué à la platitude et se transformera en une collectivité uniforme. Pour l’humanité en tant que masse, la tâche primordiale consiste uniquement à s’intégrer et à s’adapter, avec le moins de conflits possibles, à la société, à réduire au minimum la part de la responsabilité personnelle.

Nous autres, c’est-à-dire la minorité toujours infime de ceux qui ont les aptitudes et la vocation nécessaires pour mener une existence personnelle, individuelle, nous possédons cet avantage sur les masses d’avoir des sens plus délicats ainsi qu’une plus grande capacité de réflexion et il est indéniable que ces dons peuvent nous procurer un grand bonheur. Chez nous, la vue, l’ouïe, les sensations, la pensée sont plus précises, plus réceptives et plus riches en nuances ; en revanche, nous sommes seuls, exposés aux dangers, nous devons renoncer à l’heureuse irresponsabilité de la masse. Chacun de nous doit tirer au clair la nature de sa propre personnalité, de ses dons, de ses possibilités et de ses particularités, il doit consacrer sa vie à se perfectionner moralement et à devenir ce qu’il est. Si nous accomplissons cette tâche, nous servons en même temps la cause de l’humanité, car toutes les valeurs propres à la culture (art, poésie, philosophie, etc.) résultent de cette démarche. Lorsqu’on suit cette voie, l’ « individualisme » si souvent décrié devient le serviteur de la communauté et perd le caractère odieux de l’égoïsme. »

H. Hesse, Lettres, 1900-1962

… et nos têtes deviennent visages ! Ça peut s’en-visager non ?

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Une réponse sur “Le Masque”

  1. Merci à Dominique qui transmet ce texte de Jean Sulivan :

    « Ôter son masque !
    On nous a mis dans la tête que le but de la vie c’est de réussir en occupant des fonctions, en gagnant beaucoup d’argent, en acquérant du prestige.
    Quelle puérilité ! Ce n’est pas vrai : le but de la vie c’est de rajeunir. Chaque homme naît vieux, emmailloté dans des mots, des préjugés qu’on lui inculque. Devenir jeune, c’est se libérer des entraves de la peur, ne plus céder aux pesanteurs sociales, devenir joyeux, même avec ses cicatrices. La vie éternelle est faite pour être inaugurée ici. L’Évangile est invitation à quitter la convention, l’appel au réveil…
    Qu’est ce qu’être un homme éveillé ?
    C’est avoir le sens du beau, du vrai du bien. Un homme éveillé se critique lui-même, élimine ses propres préjugés, à son insu, à cause d’un certain esprit d’accueil ; il s’enrichit de chaque rencontre, de tout ce qu’il voit, entend. Il se méfie des faux discours, des fausses valeurs, mais il est capable d’admiration et de joie. De colère aussi : celle du moins qui prend la forme d’une joie blessée, au spectacle d’un monde sali, de vies gâchées par l’égoïsme, l’avarice de l’esprit et du cœur.
    Il ne suffit par pour croire s’engager au service de la justice et de la vérité, de signer des papiers, d’adhérer à un groupement, d’avoir des idées modernes.
    Quel que soit le rôle que l’on tient, c’est le cœur qu’il faut changer, l’âme qu’il faut élargir, ses propres idées, son vocabulaire, c’est-a-dire sa propre paresse spirituelle qu’il faut mettre en question. Un homme qui ne rayonne pas sa vie intérieure, c’est-à-dire sa jeunesse, quel que soit son âge, n’est qu’un représentant de plus, un acteur au théâtre. Tôt ou tard, il faut ôter son masque, au moins devant soi-même. C’est cela prier. N’être plus que ce qu’on est devant la mort, devant Dieu.

    JEAN SULIVAN (Bloc-notes. SOS Éditions.)

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