L’orgueil des hommes

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Dessin de Willy Stöwer

J’ai aimé cette réflexion qui suit de Jacques Attali publié sur son site.
« Orgueil des hommes » ai-je titré ce post. En effet, comment ne pas voir cette propension à s’enfermer dans de fausses certitudes concernant le Titanic (le plus grand, le plus beau, le plus sûr…). Ensuite, que dire de cette obstination à ne pas entendre les avertissements des autres bateaux concernant la présence des icebergs. Cette incapacité à s’interroger, à se remettre en cause laisse pantois devant l’aveuglement des responsables et leur incapacité à prendre des décisions rapides et efficaces. Mais je ne vais pas refaire le monde. Voici la réflexion de Jacques Attali face au catastrophique naufrage qui s’annonce : celui de la Planète. Ne vivons-nous pas les mêmes attitudes orgueilleuses aujourd’hui ?

« La métaphore est si évidente qu’on hésite à l’utiliser : voir un petit sous-marin touristique ironiquement nommé « Titan », se fourvoyer dans le  voisinage de l’épave du Titanic, dans un voyage d’observation obscène, comme si on espérait y apercevoir les restes de ceux qui y sont morts noyés ; le voir ensuite disparaître, comme celui qu’il allait observer ; se rendre compte que ceux qui s’y trouvent sont trois audacieux touristes milliardaires, l’organisateur de ce voyage et un guide ultra compétent ; observer les médias du monde entier s’intéresser à ce fait divers, et en parler ad nauseum ; voir les armées et les entreprises les plus puissantes mettre en scène une opération de sauvetage qui leur sert surtout à faire la publicité de leurs propres machines. Tous les travers de notre époque s’y trouvent rassemblés : la fascination pour le spectacle de la mort, le goût illimité des plus riches pour la consommation la plus luxueuse et pour les sensations fortes, la panne d’une machine à qui on a trop demandé, la passion des médias pour la vie des riches, la folie dispendieuse des puissants faisant tout pour sauver leurs proches, l’usage de tout, même du pire, pour créer des sources de spectacle et de profit. Comme un nouveau Titanic refaisant les mêmes erreurs mortelles que le précédent. Et dont certains se préparent déjà, d’ailleurs, sans doute à faire des films.

Mais il y a plus encore, car il y a aussi au moins deux autres Titanic :

Les bateaux de réfugiés d’abord, qui coulent, dans l’indifférence générale, en Méditerranée et ailleurs. Et, pour ne parler que de l’un d’entre eux, qui n’est pas tout à fait passé inaperçu, en route vers l’Italie, repoussé au large, et oublié quand il a commencé à couler ; sans qu’on ne consacre, pour sauver 750 enfants, femmes et hommes, le millionième des moyens qu’on a consacré à tenter de secourir cinq personnes. (Qui a cherché à entendre des cognements dans la carcasse de ce misérable bateau de pêche, où on savait qu’avaient été enfermés des centaines de femmes et d’enfants ?). Cela dit tant de ce qu’est notre monde, où l’aveuglement des puissants, la concentration des richesses et l’oubli des plus pauvres sont devenus la règle.

Et enfin, un quatrième Titanic, si énorme qu’on ne le voit pas : notre humanité. Nous sommes tous, comme sur le Titanic, emportés vers l’avenir sans vraiment choisir une destination, fascinés par nos moyens, aveuglés par notre puissance, inconscients des dangers, oublieux des misères des gens qui sont dans la soute. Et, une fois de plus, tardant à utiliser les moyens dont nous disposons pour nous sauver. Le sort des trois autres Titanic nous démontre que ni les plus riches, ni les plus pauvres, ne sont sortis vivants de l’aventure.

Nous n’avons pas encore coulé. Ni comme le Titanic, ni comme le Titan, ni comme ce bateau de pêche anonyme. Nous ne sommes pourtant pas loin de la catastrophe. C’est une affaire de deux décennies, c’est-à-dire rien. Nous avons encore le temps de faire ce que je nomme « le Grand Virage ». Nous ne sommes absolument pas en train de le faire. On se contente de rassurer les vivants d’aujourd’hui avec quelques mesures de façade qui n’empêcheront pas le monde de devenir, à tres court tres terme, un enfer invivable. Il faut l’assumer : comme avec les trois autres Titanic, sans une action très rapide et considérable, nous serons les fossoyeurs, sinon les assassins de nos petits-enfants.

N’oublions pas d’ailleurs que le nom du Titanic fut justement choisi en référence orgueilleuse aux Titans, nom générique des fils de Gaia et d’Ouranos, dont Cronos qui fut combattu par le seul de ses fils qu’il n’avait pas dévoré ; Zeus qui finit par vaincre son père et le noyer, avec ses oncles (sauf Océan, Thémis, Prométhée et Epiméthée) dans le fleuve Tartare. Zeus garda le ciel pour lui et donna la mer à un de ses frères, Poséidon, et les Enfers à l’autre, Hadès. Là encore, tout est dit.

Puisse ce fait divers (dont je ne peux que deviner l’issue vraisemblablement tragique à l’heure où j’écris) nous servir de leçon. Et si l’issue n’est pas tragique, mettons en œuvre au plus vite les mêmes moyens pour sauver l’espèce humaine. »

j@attali.com

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