MST : à la découverte d’un acampamento 2/6

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 » … Tout d’abord une explication sur les acampamentos et les assentamentos. Un acampamento est une occupation d’une grande propriété inexploitée pour tenter, à travers une démarche judiciaire, d’obtenir le droit de travailler cette terre : les procédures peuvent durer des années comme pour les parents de Valdir.
Un assentamento est l’installation officielle sur la terre après reconnaissance juridique de l’inexploitation de celle-ci par les anciens propriétaires…  »

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/…/  » Valdir est un Sans Terre. Son histoire mérite d’être contée : Ses parents sont des paysans sans terre. Ils sont restés 7 ans sous des bâches, dans un acampamento, qui leur servait de lieu d’habitation. De l’âge de 9 ans à 16 ans il a grandi dans ces conditions. Un des soucis majeurs du Mouvement des Sans Terre (MST) est la formation des enfants et des jeunes. Valdir a pu en bénéficier. Mais dans quelles conditions ! Pendant 4 ans, tous les soirs, car il travaillait dans la journée, et par tous les temps, il faisait 160 kms AR en moto avec un copain pour suivre des cours dans le Mato Grosso… Leur souci ? ne pas rater le dernier passage à minuit du transbordeur qui assurait la liaison sur le fleuve Parana. Combien de fois, à cause des pluies, a-t-il du dormir dans les fourrés pour attendre la reprise des rotations à 6 h … heure de sa reprise de travail…. Aujourd’hui Valdir a une formation de comptable et il se rend dans les différents campements pour travailler à leur gestion./…/

Visite de l’acampamento du 8 mars dans le Parana
« … En route avec Jean et sa voiture,  vers l’acampamento, à une cinquantaine de kms de la Copavi, nous croisons des coupeurs de canne à sucre. C’est le choc.
Les grands propriétaires terriens, lorsque le temps de la coupe est venu, ne s’embarrassent pas : ils mettent le feu à des milliers d’hectares. Désastre écologique pour la flore mais aussi pour la faune prise au piège de ce brasier. Ainsi, il ne reste que la tige de la canne et ça procure un gain de temps….Au milieu donc de ce brûlis des coupeurs de canne engoncés de la tête au pied dans des chiffons par plus de 40% à l’ombre. Ils se protègent ainsi car tiges et feuilles sont coupantes comme un rasoir et lacèrent la peau. Ces hommes sont noirs de charbon et seul leur regard brille. Certains sont dans les champs, d’autres, épuisés, sur le bord de la route : regard hagard, sans vie. Jean et Valdir nous apprennent qu’ils travaillent au rendement et doivent couper plus de 10 tonnes par jour pour un salaire de misère. Esclaves et forçats des temps modernes, Jean nous dit que, tous les ans, il y en a qui meurent d’épuisement.

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 Leur espérance de vie est limitée : du temps de l’esclavage, un esclave pouvait vivre 20 ans au delà du début du travail. Aujourd’hui ces hommes ont une espérance de vie de 12 ans de travail ! J’essaie, sans conviction et abasourdi, de prendre des photos, mais de loin… Hier encore, nous étions dans le luxe à Porto Rico et nous-mêmes aujourd’hui dans l’insouciance de gens bien nantis…quelle détresse !… et que faire ?….

Notre arrivée à l’acampamento va finir de nous mettre mal à l’aise….!
L’acampamento du 8 mars (date de l’occupation, il y a quelques mois) ou encore appelé « Salvador Allende », à Terra Rica, comprend 300 familles ! Elles se sont installées suite à un constat d’improductivité : 1200 hectares sont inexploités depuis 20 ans. Peu après les premiers jours d’occupation, le propriétaire a sous-traité avec une usine de canne qui a planté des plants, voulant montrer ainsi que le terrain était en exploitation et que, donc, l’occupation était illégale. Le MST a immédiatement saccagé les champs pour couper court à cette menace (et c’est ce qu’on retenu les médias).

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Valdir nous fait pénétrer dans le camp : en effet à l’entrée une barrière ferme l’accès. Elle est tenue par des femmes. Comme chacun ici, elles sont sur le qui-vive et exercent à tour de rôle une surveillance 24 h/24h.
Un peu plus tard, à l’arrière du camp, d’une position dominant les collines, une jeune fille de 15-16 ans exerce de son côté cette surveillance avec beaucoup de sérieux et d’application : je suis bouleversé de voir cette enfant prête à sonner le tocsin pour alerter les plus de mille personnes qui vivent ici … Pourquoi cette surveillance ? Peu de jours après l’occupation, des pistoleiros, hommes de mains de la fazenda ou de l’usine, sont venus attaquer le campement, de nuit, avec des armes à feu. Pendant 4 heures, jusqu’à l’aube, ils ont harcelés hommes, femmes et enfants qui avaient réussi à s’abriter dans un hangar de brique et de fer (et pas en bois heureusement). Seules trois personnes ont été blessées.
Nous entrons dans le campement. L’accueil d’Alex, avec son tee shirt rouge, est très chaleureux. C’est lui qui nous fait découvrir le camp : sur le terrain, des lots de 15 m par 15 m accueillent des centaines de cabanes. Ce sont des ossatures de bois, souvent de bambous, sur lesquelles sont tendues des bâches agricoles noires pour protéger de la pluie. Le tout est tenu par des cordes ou des fils de fer. Chacun gère son lopin comme il l’entend : certains plantent des fleurs à l’entrée, d’autres quelques légumes. Tout est propre. le sol de terre est balayé devant chaque masure.

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Nous apprenons que lorsqu’un acampamento se met en place un « comité organisateur » distribue les tâches. Une des premières choses mises en place sera pour les enfants : visite du médecin qui deviendra hebdomadaire, création d’une pharmacie et mise en route de l’école.

Cette dernière est organisée en rotation : des cours le matin pour les uns, puis l’après midi pour les autres et enfin le soir pour les adultes. Les cours du jour concernent les 4 premières années de la scolarité enfantine; ensuite les jeunes se rendront à l’école du village voisin pour continuer leur cursus.

Un forage fournit de l’eau au camp et les services sociaux ont réussi à fournir l’électricité.
Les hommes vont dans les fazendas voisines pour trouver du travail comme journaliers en étant payés en nature par un « cesta basica », « panier de base » qui comprend nourriture, différents produits etc… Une grande parcelle du terrain occupé sera cultivée et le produit de la récolte est partagé entre tous.

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J’ai les larmes aux yeux de voir à la fois tant de misère et tant de dignité. Ces personnes viennent des 4 coins du Parana pour pouvoir espérer avoir le droit de rester ici. Mais dans combien de temps ? Certaines occupations durent 8 ans dans ces conditions ! … et si le MST « gagne », seules 80 familles sur les 300 resteront ici, les autres devront poursuivre leur lutte ailleurs…. Je comprends un peu mieux ici la nécessaire solidarité, interne et entre les campements, pour ne pas sombrer d’une manière ou d’une autre…

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Nous visiterons le camp, l’école, le hangar criblé de balles, le dispensaire, la petite épicerie…. dans chaque lieu des drapeaux rouges du MST, des photos posters, des épitaphes de Marx, du Che, de Jésus Christ, y compris jusque dans les classes primaires… « je suis sans terre, je suis sans terre, je sais, c’est l’identité la plus belle que j’ai gagnée ! »

Nous repartons de là, sonnés, et ce d’autant plus qu’à peine partis une pluie diluvienne se met à tomber avec un vent violent… des torrents d’eau et de boue nous font rouler au pas parce que nous ne pouvons pas nous arrêter….Nous pensons très fort à toutes ces personnes que nous venons de quitter : elles doivent s’organiser et lutter sans doute face à ce déluge… comment vivre dans de telles conditions… ? /…/ »

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