Voir pour croire ?

Jean, dans son Évangile (4/45), raconte l’ histoire (texte liturgique de ce lundi 23 mars 2020) d’un officier royal qui vient demander à Jésus que son fils malade ne meurt pas.
Ce texte pourrait raconter une anecdote. Mais ce n’est pas le style de Jean qui voit large, loin, profond (ce n’est pas pour rien qu’il est représenté par un aigle).
Jésus revient à Cana où il a fait son premier « signe » : Jean ne parle jamais de « miracle ». Il y est donc question de vin, de noces. Pour Jean, ce sont les signes de la venue eschatologique du Christ « à la fin des temps » quand il rassemblera une humanité réconciliée : Tout sera accompli entre Dieu et les hommes. Mais ici Jésus nous dit que « la fin des temps », c’est pour maintenant : « le Royaume de Dieu est au milieu /en vous ».
A Cana, lors du premier « signe », l’Esprit est donné à profusion.

La fin des temps c’est maintenant

Mais abordons notre second signe (il y a sept dans l’Evangile de Jean) et ce texte :

Après ces deux jours, Jésus partit de là pour se rendre en Galilée ; /…/
 Il vint donc de nouveau à Cana de Galilée, où il avait changé l’eau en vin. Et il y avait à Capharnaüm un officier royal, dont le fils était malade.
Cet homme ayant appris que Jésus était arrivé de Judée en Galilée, s’en alla vers lui, et le pria de descendre et de guérir son fils ; car il allait mourir.
Jésus lui dit donc : Si vous ne voyez des miracles et des prodiges, vous ne croirez point !
L’officier royal lui dit : Seigneur, descends avant que mon enfant meure.
Jésus lui dit : Va, ton fils vit. Cet homme crut à la parole que Jésus lui avait dite ; et il partit.
/…/  Jésus fit encore ce second signe, en arrivant de Judée en Galilée.


Deux mots identiques l’encadre : la Galilée. Manière pour Jean de dire l’universalité du salut qu’apporte le Christ. La Galilée est l’espace, le territoire des païens. Capharnaüm est une ville cosmopolite où transite tout le commerce entre le croissant fertile et l’Egypte. Elle est nommée dans la Bible « Territoire des nations » à cause de la présence en nombres de populations étrangères.
Jésus s’ouvre à cette universalité en guérissant le fils d’un païen, homme d’arme, au service d’un pouvoir. Il n’y a pas de réservation de guérison pour un seul peuple ou des seuls « croyants » : tous les hommes bénéficient de la bonté de Dieu. Il y a une dimension universelle dans cette guérison : tous les hommes sont concernés, de tous temps et de tous lieux. Cet officier royal c’est chacun de nous. Son fils malade c’est l’humanité entière.
La guérison est pour tous. Mais quelle guérison pour quelle maladie ?

La foi brute

Ce qui m’a parlé c’est la phrase de Jésus « Si vous ne voyez des miracles et des prodiges, vous ne croirez point ! ». Ce sera là le cri de Jésus toute sa vie : croire. Avoir la foi. Pas seulement croire en lui, en quelqu’un, en quelque chose. Non, ce croire est sans complément. Bizarre.
Je ne puis m’empêcher de faire le lien avec ce qui se passe aujourd’hui, dans le besoin de « voir » pour « croire » que c’est vrai. Et comme la Parole est actuelle et non une histoire passée, qu’a-t-elle à me dire aujourd’hui pour qu’elle fasse son effet ?

Les uns et les autres, n’avons-nous pas besoin de vérifier l’exactitude des événements et leur véracité pour mettre en route une attitude ajustée dans nos manières d’être ?
Ce qui se passe dans les différents gouvernements aujourd’hui ne relève-t-il pas d’un laisser-venir pour voir ce que ça va donner ? Dans leur manière de gérer et de prévoir la crise (gouverner, c’est prévoir), et de poser en dernière minute des décisions tardives, ces décisions ne relèvent-elles pas de ce besoin de voir, de toucher, de vérifier, pour croire et agir enfin ? Il y a comme une incapacité première à adhérer aux faits en eux-mêmes.
De mêmes tous ces individus qui snobent le confinement, assurés d’avoir raison : ils ne voient pas combien leur attitude est mortelle pour eux-mêmes et pour leurs proches. Ils ne « croient » pas que… mais ils « savent » !
Inutile de leur jeter la pierre. Ces manières de faire sont peu ou prou les nôtres : qui n’a pas penser qu’il passera à travers les mailles du filet et qu’il n’est pas concerné … avant de se raviser après avoir « vu » les dangers et les dégâts ?

Y a-t-il une mort qui ne serait pas mortelle ?

Pour autant, peut-on croire « comme ça », mine de rien, sans s’interroger ? et question préalable, y a-t-il différentes manières de « voir » ?
Jean nous donne des pistes dans ce texte :
– c’était « après le deuxième jour ». Donc le troisième jour. Pour Jean c’est une indication que ce signe est à lire, à voir, à la lumière de la Résurrection (« le troisième jour, il ressuscita »). Le signe ne sert à rien autrement et relève du merveilleux. Se poser maintenant dans cette certitude que la mort est vaincue.
« Seigneur, descends… » Nous savons que le titre de « Seigneur » est celui du Christ ressuscité : l’officier ne fait pas appel à un simple thaumaturge, mais à un « vainqueur de la mort ».
« Car il allait mourir ». En soi, ça fait partie de la vie de mourir. Même jeune. C’est quoi cette mort qui serait mortelle ? Y a-t-il une vie et une mort qui ne seraient pas mortelles ?

Croire en la Vie

Et si ce « croire » laissait entendre un complément d’objet ? Croire « en la Vie ».
– « Ton fils vit » : le mot employé par Jean n’est pas celui de la vie biologique mais celui de la Vie en Dieu : ton fils vit de la Vie de Dieu : c’est une parole de guérison qui met en marche, fait aller de l’avant.
Non pas seulement la vie biologique mais une Vie éternisée dès maintenant. Pleine, dense, habitée. Jésus nous invite à guérir de notre maladie qu’est notre besoin humain d’assurer nos arrières, de nous sécuriser, nous protéger, de ne pas mourir dans toutes nos petites morts quotidiennes, pour mettre notre foi en plus grand que nous. On sait la vanité et l’inanité de tous nos efforts pour « survivre » coûte que coûte.
L’officier pense, croit que la Vie, celle qui ne meurt pas, vient d’un Autre. Invitation à « renaître » et « partir » sur la simple parole de quelqu’un. C’est dans la foi brute, incompréhensible, déroutante qu’il sera donné à tout homme d’expérimenter la valeur de la Vie.
Peut-être devrons-nous passer de nos Judée (bien croyante, sécurisante, assurée dans nos habitudes, nos repères, notre foi) à des Galilée (déstabilisantes, inquiétantes, insécures, mais source d’une foi autre) ?

Y aurait-il en nous un enfant qui se meure ?

Dans nos confinements et nos traversées de pandémie parfois angoissantes, notre guérison, avant que nous mourions, serait-elle celle de mettre notre foi dans La Vie ? Pour un chrétien nous savons Qui l’habite.
François Jullien, dans son livre « Ressources du christianisme » (que je vous recommande  Editions de Lherne, 8,50 €) écrit ceci : « … Qui reste dans l’adhérence de son être-en-vie (psuché ) et s’enlise en lui, perd sa capacité d’être pleinement, c’est-à-dire, surabondamment vivant (zoé). Mais qui sait se libérer de cette dépendance à l’égard du seul souci de sa vie peut déployer celle-ci en vie effectivement vivante et telle qu’elle ne pourra mourir. Ce déploiement et dépassement de psuché en zoé, de l’être vital au pouvoir d’être pleinement , c’est-à-dire surabondamment vivant est propre à Jean… »
et plus loin :
« ne pas se contenter d’être en vie , mais chercher à rejoindre, au sein même de sa vie, avec toujours plus d’exigence, ce qui « fait vivre » . C’est-à-dire, remonter de l’étalement de la vie à ce qui peut en être l’essor et la rendre effectivement vivante, en tant que source jaillissante….une telle promotion de la vie ne sera pas celle d’une vie intensive … mais bien de ce qu’on pourrait nommer par écart, la vie expansive, en tant qu’elle se donne et qu’elle se partage, ne se garde pour soi, mais se dévoue à l’autre, ce qui devient à partir de là, dans Jean, la figure de Jésus vivant en mourant sur la croix pour la vie des autres. »…
C’est vrai que nous nous épuisons à viser petit, à prendre des moyens par nous-mêmes (alimentaire, psychologique, pseudo-spirituel, hygiénique,  …. et, aujourd’hui, confinement … pour rester en vie. Or l’enjeu n’est-il pas, non seulement de rester en vie ou mieux vivre, mais d’être effectivement vivant de la Vie qui dure toujours, de faire nôtre cette parole de l’officier : «  Seigneur, descends avant que mon enfant meure. »
Y aurait-il en nous un enfant, un Fils qui se meure ? Quelle serait donc notre maladie ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *