Annonciation et Incarnation

Ce post qui suit sur Facebook me rejoint. Aujourd’hui, 25 mars, différentes religions appellent à un geste et une prière commune que l’on soit croyant ou non. Cette unité dans l’adversité est belle. L’appel vient ici du Maroc mais il est « mondialisé ».
« Le Cardinal C. Lopez, Archevêque de Rabat qui nous invite tous, musulmans, Juifs et Chrétiens, au Maroc- à une action collective demain Mercredi 25 Mars à 20 heures :
Musulmans, Juifs et Chrétiens tous unis dans la prière
Allumons tous une bougie à notre fenêtre et prions ensemble.
les Musulmans récitent la Fatiha, les Juifs le Shema et les Chrétiens le Notre Père,

suivi d’un moment de silence. »

Pour les catholiques, cet appel se fait le jour de la fête de l’Annonciation : un ange dans la Bible (Luc 1/26-38) vient proposer à Marie de concevoir le Christ.
On sait les interrogations, voire les rires en coin, que suscitent ce « mystère ».
Je vous propose un extrait d’une approche que fait François Cassingena Trévédy , parue dans la revue Etudes il y a quelques années.
Histoire d’illuminer concrètement les nuits que nous traversons.
C’est ma bougie sur la fenêtre de mon blog !
(titres et illustrations sont de moi)

L’écoute de la Parole

« … La naissance de Jésus n’a rien à voir avec une parthénogénèse (comme il en existe dans les contes, les légendes et les religions de l’Antiquité), ni avec une fécondation artificielle. La réalité biologique et intégrale de la naissance est tout entière assumée dans la puissance de l’Esprit, illuminée par l’Esprit, sanctifiée par l’Esprit (l’Esprit Saint ne se substitue pas au principe masculin de la génération : il n’est pas le sperme). Marie, dans le Symbole, se voit assortie du titre de « vierge », non pas de celui de « Mère de Dieu » (Théotokos) qui lui sera décerné par le concile d’Éphèse. Ce titre de vierge (parqšnoj) renvoie directement au récit lucanien de l’Annonciation (Lc 1, 27) et s’appuie, comme on le sait, sur la traduction grecque de Is 7, 14 (oracle de l’Emmanuel). La conception « virginale » de Jésus ne se peut comprendre que dans le mystère de l’obéissance absolue de Marie à la Parole. La virginité physique n’est qu’un signe, et ne saurait en aucun cas être « exhibée » en dehors de ce contexte de l’accueil absolument « virginal » de la Parole qui donne la vie. Comme la tradition patristique l’a bien compris, ce qui est d’abord « vierge », en Marie – et ce qui le demeure – c’est son oreille, autrement dit son écoute de la Parole ; Marie ne prête pas seulement l’oreille : elle donne son oreille à l’œuvre de Dieu, à la Faculté de Dieu, et à travers cette oreille, cette écoute, c’est son corps entier qu’elle met à la disposition du Projet de Dieu. C’est sur ce mystère d’écoute, de disponibilité, d’obéissance à la Parole, que nous laisse la page évangélique de l’Annonciation (Lc 1, 38), avec le sous-entendu capital que ce mystère n’est pas réservé à Marie, mais s’ouvre, comme toujours dans la tradition ancienne, à l’Église tout entière – Viergo-Mater-Ecclesia – et par conséquent à chacun de nous. Contrairement à ce qu’a « édifié » toute une théologie contestable, toute une spiritualité de mauvais aloi, Marie n’est pas du côté de l’exception, mais du côté de l’ouverture et de la « compréhension ». /…/…

Loin d’idéal féminin

/…/… Marie n’est ni une déesse, ni un idéal, ni un « éternel féminin ». Il faut se méfier de tout ce qui contredit les lois universelles de la vie. Il faut se méfier de toute méfiance, de tout mépris à l’égard des lois universelles de la vie. La virginité n’a de sens – et de sainteté – que relative. Relative au don de la vie et au dessein de Dieu. Marie est un exemple prégnant (c’est-à-dire fécond) et une église habitable, non seulement pour ceux qui sont vierges, mais pour ceux qui ne le sont pas, qui ne le sont plus, ou qui le sont laborieusement. C’est pourquoi, « dans la communion de toute l’Église », le mystère de l’Annonciation – le mystère de la conception du Verbe – concerne aussi bien les gens mariés que ceux qui vivent le célibat consacré, lequel n’a de sens et de vertu qu’ordonné au don de la vie dans le dessein de Dieu et au service de la fécondité de la Parole de Dieu.Avec des dons et des vocations variés, gens mariés et non mariés se partagent le signe ecclésial de Marie, dans la sainteté de l’obéissance à la Parole. La virginité de Marie ne met pas l’homme dehors comme sale, comme si l’homme était toujours, a priori, du côté de l’impureté et de l’agression, comme si la sexualité humaine était a priori exclue du domaine de la sainteté. Le seuil de Marie ne jette, n’éconduit pas l’homme dehors, hors de l’histoire de Jésus, comme s’il n’avait rien à y faire, comme s’il n’avait aucun titre à s’en mêler, comme s’il était indigne d’y avoir sa part. En exaltant de manière outrancière et unilatérale la virginité, toute une mariologie profondément ancrée dans l’histoire (et dont il faut remarquer qu’elle a été élaborée principalement par des hommes) a abouti pratiquement à une espèce de féminisme religieux qui relègue la sexualité humaine dans les ténèbres extérieures. Mariologie dangereuse, équivoque, de la nostalgie et du désespoir. La féminisation sociologique du catholicisme, depuis le XIXe siècle est à bien des égards solidaire d’une dévotion mariale mal éclairée. Pareille dérive nous invite à situer la « vraie dévotion » mariale dans la seule dévotion véritable du chrétien, à savoir la dévotion à la Parole, laquelle est celle de Marie elle-même.

L’ensoleillement de la chair

Le Credo ne m’oblige pas à croire à une mythologie, à une parthénogénèse qui heurte tout ce que je sais des lois universelles de la vie, et qui jetterait le soupçon sur la sexualité humaine, comme s’il fallait absolument en préserver la naissance de Dieu comme d’une saleté (il y a une certaine conception de la virginité qui n’est guère davantage – paradoxalement – qu’un préservatif). Le processus ordinaire et commun de la vie n’est pas une saleté qu’il faudrait épargner à Dieu – que Dieu se serait épargné – mais un lieu fondamental d’humanité où se produit une épiphanie de Dieu. Tout en demeurant fidèles à la Tradition de l’Église, nous pouvons légitimement avancer, aujourd’hui, dans l’intelligence théologique de ce mystère de la naissance humaine de Jésus sans mettre le miracle là où il n’est pas et ne sera jamais. Nous ne pouvons pas jeter le soupçon sur cette réalité intégrale de la chair qui est œuvre de Dieu, et que Dieu assume intégralement en son Fils, né d’une femme. La virginité de Marie, ouverte à chacun de nous, offerte à chacun de nous, est une transparence à la fécondité de la Parole elle-même, une transparence au Feu de la Parole. C’est ce que chante la liturgie au jour octave de Noël en référence au buisson ardent : Rubum quem viderat Moyses incombustum conservatam agnovimus tuam laudabilem virginitatem : Die Genetrix, intercede pro nobis. Transparence de la chair elle-même, dans son intégralité, à l’Esprit. La chair, toute la chair de son commencement à son terme, devenue histoire sainte et évangile. La conception virginale de Marie ne marque pas l’éclipse partielle, voire totale de la chair, mais son plein ensoleillement. Épiphanie de la chair comme don, loin des tendances égoïstes de la chair (Ga 5, 16). Le feu de l’Esprit ne détruit pas : il illumine. Si l’on ne voit pas cette transfiguration de toute la réalité charnelle, si l’on n’entreprend pas cette œuvre de mise à jour théologique, Marie devient un hors d’œuvre de la foi, au risque que cristallise sur elle une religiosité qui n’a rien à voir avec la foi. Marie devient alors idéale, étrangère, exceptionnelle, exotique, accessoire, avec le risque d’hypertrophie qui guette toute ce qui est accessoire. Présente dans le Symbole de la foi, Marie est aussi la maison, « l’église » dans laquelle le Symbole est professé, l’Église qui professe le Symbole.

Pas un effacement de l’homme

            La mise en lumière de Marie, dans les écrits néotestamentaires, a une portée ecclésiologique : c’est la mise en lumière de l’Église comme instance matricielle de la foi et de la vie baptismale. Mais cela ne suppose ni ne réclame aucun effacement du père, de l’instance paternelle dans la vie de l’homme Jésus, dans l’origine de l’homme Jésus. Ton père et moi nous te cherchions dans l’angoisse, dit Marie elle-même à Jésus (Lc 2, 48). Cela ne suppose aucune éclipse du rôle biologique et pédagogique du père. L’on peut légitimement penser, aujourd’hui, sans cesser d’être authentiquement catholique, que Jésus est venu au monde selon les voies ordinaires de la génération humaine, et reléguer une « conception virginale » mal comprise ou unilatéralement comprise dans ce matériau mythologique qui accompagne tout corps complexe et plurimillénaire de doctrine religieuse. La conception virginale de Jésus doit être rendue elle-même, si j’ose dire, à une certaine « virginité » et, par conséquent, débarrassée d’une interprétation matérialiste qui jette un fâcheux discrédit sur l’exercice de la sexualité humaine, magnifiquement mise en lumière dès la première page de la Bible, et par un livre entier au milieu de la Bible : le Cantique des cantiques. La réalité de l’incarnation de Dieu postule que le processus naturel de la génération humaine ne soit pas court-circuité, mais au contraire habité par Dieu, lequel, loin de faire l’économie de la mort humaine, l’a pleinement assumé. Dieu se dit, Dieu se fait dans la sexualité humaine, sans exception possible. Le « miracle » de la naissance de Jésus n’est pas dans l’exception faite au processus ordinaire de la génération humaine, mais dans son assomption plénière et dans la trans-signification qui en résulte… » 

L’intégralité de cette méditation se trouve ici.

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