Nous sommes entrés dans une fraternité de l’extrême

Je vous partage une réflexion de François Cassingena Trévedy que j’aime beaucoup (François et sa réflexion !) . C’est un moine, émailleur, poète, marin, écrivain artiste … de l’abbaye de Ligugé qu’avec des amis de Bretagne nous avons rencontré à plusieurs reprises sur des périodes de 3 jours. Une connivence s’est installée entre nous à partir d’un essentiel qui nous habite concernant notre manière de vivre la foi dans un monde sécularisé et notre approche de l’Eglise catholique, ses dogmes, ses tourments, ses incohérences comme ses richesses.
Une parole de vérité et de fraîcheur que nous retrouvons dans ce texte ci dessous qui a trait au … coronavirus bien sûr !

François Cassingena Trévédy

« Chers amis,
infiniment touché par l’accueil que vous avez fait à mon récent texte sur le confinement. Quel beau signe de fraternité, d’humanité vive et chaleureuse, en l’espace de quelques heures, de quelques jours ! Merci à chacun de ceux qui, déjà connus ou encore inconnus, ont pris intérêt à ce texte.

L’idée me vient alors de poursuivre et de partager bien simplement, de temps à autre, un petit viatique qui nous aide à tenir dans cet étrange bateau sur lequel nous sommes embarqués, car j’entends bien que désormais un lien mystérieux, mais très réel, nous unit. Du reste, n’est-ce pas la conséquence inattendue de cette épreuve, qu’elle suscite, à côté de phénomènes plus sombres, des trésors d’ingéniosité, de délicatesse, de compassion? Le paradoxe du confinement, c’est qu’il décuple nos capacités relationnelles, révélant ainsi ce qui nous constitue au plus profond de nous-même.

Chacun de nous traverse l’épreuve comme il peut, avec des hauts et des bas, parfois au cours de la même journée. L’angoisse bien gérée, partagée surtout, nous hausse du côté de l »essentiel. Car il est important que nous puissions nous l’avouer les uns aux autres. Nous sommes entrés dans une fraternité de l’extrême, comme il s’en vit sur les champs de bataille. En ces temps, je crois qu’il n’est pas nécessaire d’aller chercher du côté des bidules faussement spirituels, des recettes miracles, des boniments qui font du bruit. Notre prière, c’est le souci brûlant que nous avons tout bas les uns des autres; notre offrande, c’est notre cœur labouré par ce qui se passe; notre œuvre méritoire, c’est tout ce que nous faisons concrètement pour assurer l’hygiène de nos frères et partager les tâches. Le Dieu qui se révèle en tout cela n’est pas le Dieu terrible des châtiments, ni le Dieu facile des guérisons (ces guérisons dont font aujourd’hui la réclame tant de charlatans religieux), mais le Dieu-Homme qui advient laborieusement à travers notre communion, notre élan, notre effort commun pour faire corps de solidarité, de vérité et de tendresse. Oui, en ce moment qui met à l’épreuve notre foi elle-même, il se passe entre nous quelque chose de divin. Je dis bien entre nous, au milieu de nous: c’est la place de choix du Ressuscité, l’unique place du Vivant Les circonstances présentes nous pressent de jeter par dessus bord tous les agrès inutiles et de nous recueillir sur le prix infini de notre condition d’hommes, capables de générosité, de courage, d’invention, de beauté.
Que la corde tendue de notre cœur exprime une musique, mais qu’elle ne se brise pas!
Hauts les cœurs! Courage à chacun là où il est, là où il en est. Et je compte tout pareillement sur vous. »

François fait référence à un premier texte au début de son article. Le voici :

CONFINEMENT

« Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir… Quand je m’y suis mis, quelquefois, à considérer les diverses agitations des hommes, et les périls et les peines où ils s’exposent (…), j’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » (Blaise PASCAL, Pensées, 201, 205, éd. de la Pléiade, 1936)

Il y a tout au fond de nous des espaces infinis que nous avons peur de côtoyer et que nous fuyons d’ordinaire. Une occasion nous est offerte en ces jours de les approcher, de les habiter, et de découvrir, au fond du puits sans fond que nous sommes, cette « eau vive qui jaillit en vie éternelle » (Jn 4) et que Jésus indiquait à la Samaritaine. C’est par nos profondeurs essentielles, par nos abîmes partagés, ouverts les uns aux autres comme des vases communicants, que se nouent nos véritables relations sociales. Nos distances nous rapprochent autant que nos caresses, nos majestés respectives autant, et plus sans doute, que nos facilités ordinaires.

Etonnant, ce silence qui s’entend aujourd’hui partout alentour. Qui eût cru que cela fût possible? Nous sommes entrés, malgré nous, dans la gestation d’une civilisation différente, car c’est une civilisation différente qui doit absolument commencer à naître de cette épreuve. Il y a trop de choses dont ne voulons plus, dont nous n’en pouvons plus.

Confinons-nous dans l’infini qui fait notre dignité d’homme et notre seule valeur d’échange entre humains.

IN SILENTIO ET IN SPE ERIT FORTITVDO VESTRA
( Dans le silence et l’espérance sera votre force. )

« Votre sagesse sera de rester tranquilles et de garder l’espérance » (Isaïe, XXX, 15)

Union de prière pour le monde de la santé qui se dépense jusqu’à la corde, pour les scientifiques qui cherchent et vont trouver un remède, pour les différents corps mobilisés afin de faire respecter le confinement avec rigueur.

Le confinement est une exigence civique sans dispense: c’est aussi un exercice spirituel. En nous isolant, il nous fait retrouver des liens; en mortifiant notre frénésie de vivre, il nous révèle le vital de la vie; en nous mettant en arrêt, il fait de nous les artistes des tâches les plus humbles.

En prime

Et si, vous les confinés, avez envie de prendre l’air, lisez son magnifique livre « Cantique de l’infinistère » (chez Desclée de Brower) qui raconte son périple, solitaire mais bien habité, d’une semaine dans les Monts sauvages du Cézallier en hiver. Ses pages sont d’un enthousiasme intériorisé, mais, ô combien, communicatif et décoiffant !
(A ne pas commander chez Amazon svp !)

Pour suivre François sur le » livre d’images » (ainsi appelle-t-il Facebook) :
https://www.facebook.com/francois.cassingenatrevedy

Encore du temps pour de la lecture ?
François est interviewé par l’hebdomadaire La Vie ce 23 mars 2020
« … Aux heures dramatiques de l’histoire, l’homme révèle, à côté de ses misères, ce qu’il a de plus beau, de plus inattendu. Nous sommes renvoyés à notre dignité humaine, à notre seule hauteur d’hommes.  … »

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