« Vivre c’est naître lentement »

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A cette phrase extraite de Pilote de guerre de St Exupéry, j’ai envie d’ajouter « … et c’est conjuguer passé, présent et futur ». En ces période de confinement nous voyons fleurir sur les réseaux sociaux bon nombre d’invitations concernant la manière de vivre l’instant présent et des propositions pour bien habiter, maitriser, demeurer, profiter de cet ici et maintenant. Les techniques proposées sont nombreuses entre le yoga, la marche, la méditation, les livres, la musique, les propositions à bien faire ce que l’on fait, à demeurer.


Il est vrai que l’on rabâche souvent que le passé est révolu et que nous n’avons aucune prise sur le futur. Si ces invitations à se baigner dans le moment présent sont évidemment bonnes en soi, quelque chose  manque, me semble-t-il, dans ce flot de propositions. C’est que souvent elles font une complète abstraction de mon histoire passée comme de celle à venir. Elles sont comme déconnectées de ma propre réalité. Ces « conseils » sont comme virtuels.
De plus elles risquent de me faire moi-même en solo l’artisan de ma propre et illusoire « réussite », de mon propre bonheur, de ma propre bonne santé.
J’ai bien peur que peut naître là tout le courant individualiste et mortifère qui mine insidieusement nos personnes et nos sociétés.

Un fil rouge

Comment peut-on habiter l’instant présent sans s’appuyer sur son histoire, son identité qui ont été façonnées par les relations, les formations, les engagements amoureux, professionnels, les choix de vie ?
Le passé, mon passé, me donne les leçons, me raconte des expériences, me dit les rencontres qui ont été formatrices pour mon vécu aujourd’hui. Bien sûr que je n’ai plus aucune prise sur lui – ce qui est fait et dit est fait et dit-, mais il me transmet un petit fil rouge constitutif de ma vie jusqu’à aujourd’hui. Il est bon d’y revenir de temps en temps pour voir de quoi il a été constitué, dans ses orientations, ses choix, ses écarts et ses retours, ses ruptures comme ses engagements. Il m’enseigne les erreurs à éviter, les choix encore à faire pour mieux vivre l’instant présent et ouvrir l’avenir.
Quand je me retourne pour voir de quoi a été faite ma vie je découvre une direction, une orientation. C’est comme un poteau indicateur qui me montre où va la trame de mon existence dans une fidélité à ce qui m’a construit dans ce qui est bon pour moi et qui m’a dressé dans ce que je suis aujourd’hui. Je suis le fruit de toute cette histoire, personnelle à nulle autre pareille, unique dans qui fait ce que je suis aujourd’hui.
Ce passé a été modelé aussi par d’autres : ma famille, dans ma scolarité et mes études, dans les rencontres professionnelles, mes engagements divers. Ce façonnage n’a pas été anodin.
Il est encore moins aujourd’hui par ma fréquentation des réseaux sociaux. Il dit aujourd’hui mes appartenances : quelles soient religieuses, politiques, intellectuelles.
En ce sens, tenir compte du passé c’est prendre conscience de ce qui me constitue dans mon identité profonde et je dois en prendre acte, sans me laisser happer par des remords ou une culpabilité morbide. C’est ! Point barre ! Et c’est à partir de tout ce vécu que je peux prendre soin de moi, savoir où et comment me construire, « filer » efficacement les orientations nouvelles qui se disent aujourd’hui, et « dépendre » d’une manière positive et constructive des autres, de ceux-là qui participent à mon émancipation et à ma dignité humaines. Car je ne peux m’en sortit seul.

La bonté constitutive de tout être humain

A titre personnel, à relire ainsi les grandes décisions de mon passé je découvre que mon fil rouge a été l’attention et la bienveillance portées aux exclus de la société. Il y a en moi une bonté constitutive qui s’est dévoilée, affinée et développée dans mon parcours relationnel associatif et professionnel : scoutisme, travail auprès de gitans de la région parisienne pendant 2 ans, puis implication de deux ans à la Légion Etrangère à Madagascar, travail pendant 10 ans dans un centre de prévention en milieu ouvert à Pigalle (Siloé) auprès des exclus de la société, investissement de 30 ans auprès d’adultes se retrouvant gravement handicapés à la suite d’un accident de la route, près de leur conjoint, de leur famille, en tant que conseiller conjugal…
Tout ce parcours dit et explique aujourd’hui mes engagements de retraité dans mes attentions et mes luttes avec d’autres pour plus de justice et de solidarité, pour plus d’exigences d’altruisme et de fraternité. Tous ont un point commun : les « riens » de la société, les méprisés, les rejetés, les invisibles. Avec cette focale au sujet de tous : marginalisés ne pas être ou de ne plus être aimé. L’amour comme quête pour tous pour vivre ou survivre …

Avoir une « vision »

Quand au futur, évidemment, je n’ai aucune prise sur ce devenir. Pour autant, dois-je rester inactif, passif ?
Mon expérience ne me dit-elle pas que je peux m’inscrire dans ce devenir, maintenant, à travers une  utopie, un rêve, un désir, un espoir, un projet ?
Il est bon, je crois, d’avoir une « vision » pour construire sa vie, pour désirer une société conforme à ses convictions, établir un monde et une planète vivable pour tous. « I Have a dream, j’ai fait un rêve ! »  disait Martin Luther King…

J’ai un peu mieux compris cette « nécessité » d’entrer dans une « vision » par une rencontre avec les Paysans sans terre du Brésil (MST). J’ai vu comment ils entretenaient ce qu’ils appellent une « mistica ». je l’avais partagé à l’époque (2007) dans le blog du CCFD Plouay . Je rapportais alors :

« … la mística c’est cultiver un idéal ! Et comment peut-on cultiver un idéal ? D’abord, il faut avoir un idéal ! Une personne, individuellement peut avoir un idéal, trouver un amour, [avoir] une nouvelle maison, etc. […]. Dans le cas du MST, il s’agit d’un idéal, d’un rêve collectif ! Quel est notre rêve collectif ? […] Faire, un jour, la réforme agraire pour partager toute la terre ; constituer une société où nous puissions vivre comme des êtres égaux ; une société où nous puissions tous avoir l’opportunité de vivre dans de bonnes conditions ; une société où nous puissions tous avoir l’accès à l’éducation, c’est-à-dire que notre rêve, c’est de vivre dans une société juste ! […] La mística, c’est cultiver cet idéal. Mais tu ne cultives pas un idéal avec … des banalités… ou avec des mots perdus ! Cultiver un idéal se fait avec des symboles, avec des pratiques sociales. Et c’est ça, la mística ! […] C’est la liturgie de cultiver l’idéal. […] Et nous cultivons notre idéal avec des musiques, avec le drapeau du MST, avec des célébrations qui nous permettent d’être plus unis, avec des mots d’ordre qui nous rassemblent ! Le drapeau est une image de notre idéal, il n’est pas simplement un bout de tissu ! Par exemple, quand il y a une occupation et que tu vois le drapeau des Sans-terre… Tu te sens membre du groupe, tu te sens avoir une identité commune. Parce que tu sais que ce groupe a le même idéal que toi. Et à ce moment-là tu es heureux, tu extériorises tes sentiments. Donc, dans toutes les activités collectives qu’on réalise au MST, on a toujours comme objectif de cultiver cet idéal.(découvrir l’article ici)

Voir au delà des apparences

Un autre point d’accroche qui m’a aidé c’est la méditation de l’évangile de Jean. Chacun sait que sa figure est celle de l’aigle. Parce que cet animal voit loin, possède un regard perçant. Concrètement, dans le rapide parcours de ma vie que je décris ci-dessus, je crois que Jean m’a un peu appris à voir au-delà  des apparences. Tout être blessé ne se réduit pas à son statut du moment. Il y a en tout homme une merveille, une beauté qui ne demande qu’à éclore. Apprendre à faire advenir ce qui n’est pas encore en l’homme c’est apprendre à voir tout le « potentiel », tout ce qui n’est pas encore émergé de son identité profonde, de ses aspirations. Je ne peux le réduire à l’ici et maintenant de ce qu’il est. C’est je crois le regard que le Christ portait sur tous ceux qu’il rencontrait. C’était un regard d’abord puis une parole appelante qui faisait entrer l’autre défiguré dans une foi en lui-même (et non seulement en Jésus) pour vivre une guérison et s’engager dans son accomplissement et sa plénitude d’humanité.
« Va ! Ton avenir est toujours ouvert ! »

Etre rivage de compassion

Enfin, j’ai cheminé avec d’autres dans un apprentissage pour vivre la compassion. Pas n’importe laquelle : elle n’est pas faite de pitié ou de misérabilisme à bon compte comme on la perçoit souvent; mais elle possède une force puisée justement dans une vision de ce que l’homme blessé ou « inajusté » (à commencer par moi le premier) peut atteindre. La compassion est un levier quand elle est habitée par ce regard qui sait voir loin et avec bonté la beauté qui peut surgir de l’autre ou de moi dans cette lente et longue naissance qu’est toute une Vie.
Un fil rouge et une fidélité à soi et aux autres, un idéal, une vision et une communauté engagée pour un futur plus heureux, voilà pour moi comment le présent tient la route. Vivre l’instant présent c’est conjuguer pour moi aujourd’hui ces trois dimensions qui me/nous permettent d’élargir les horizons de la vie à 360° : la dimension du souvenir (plus que de la mémoire qui fige), du don, et de l’espérance qui permet de se projeter.
Oui , « naître c’est vivre lentement » …

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