Caricatures

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Qu’en dire sans tomber soi-même dans la caricature. Exercice périlleux. Essayons de prendre de la hauteur pour dépasser la forme elle-même (dessins souvent violents, pas très aboutis, à la limite de la pornographie et souvent restreints à la religion …) qui ne volent donc pas haut.

Sur le fond,
l’esprit critique est mis à rude épreuve. Emporté par l’émotion (bien légitime) et la passion. Pas de recul : un seul fanatique, qu’il soit musulman, chrétien ou juif pousse les laïcs radicaux et les va-t-en-guerre à mettre tous les autres dans le même sac. Généralisation outrancière qui pousse à la haine, au mépris, à la revanche ou la division.
l’esprit républicain : A vouloir reproduire depuis des années des dessins caricaturaux (toujours les mêmes de Charlie Hebdo comme si ils étaient le summum de la liberté d’expression), les mettre sur sa page Facebook pour dire sa compassion, ses « ça suffit ! » ou sa certitude qu’on a le droit, nom d’un chien, d’exercer sa liberté comme on l’entend, surtout face à ces islamistes intégristes (ils ne vont pas quand même faire la loi chez nous !), on tue littéralement les fondement des « valeurs républicaines » (liberté, égalité, fraternité) mais aussi ( et surtout) celle d’une laïcité mal comprise qui du coup devient une nouvelle religion avec les outrances qu’elle fait naître… comme dans les autres : exclusion, vérité récupérée, fanatisme et violence.
la pauvreté des messages. « On a le droit » : la belle affaire quand ce droit devient blasphème et pour le croyant passage obligé pour rester dans le giron de la République. Il est enfermé dans un dilemme : ou renier sa foi ou dire « je suis d’accord avec ces caricatures ». Tension insupportable qui le pousse soit au martyr violent, soit à déserter la vie sociale et politique de son pays de naissance ou d’adoption. Personne n’est appelé à devenir schizophrène au nom de sa foi.
– les réponses dérisoires des gouvernants : Koz dans un de ses billets écrivait : « Mais n’avons-nous vraiment à notre portée, dans tout ce que la civilisation occidentale a pu produire, après tant de siècles de production artistique, théologique, philosophique que l’image de Mahomet à genoux, l’anus en étoile et les couilles à l’air, pour répondre ?… »
La seule réponse républicaine serait-elle une cérémonie républicaine après la mort d’une victime, une légion d’honneur ou un discours bien léché de promesses fallacieuses, ou encore la mise en route de nouvelles et inefficaces lois ? Est-ce ajusté quand des Conseils Généraux projettent des caricatures sur des bâtiments publics ? la photo de Samuel Paty ne serait-elle pas plus judicieuse pour compatir au désarroi de tous ?
– les silences désolés des croyants de toutes les religions. Peut-être ceux des musulmans en premier lieu. La plupart tente de vivre leurs convictions dans la paix et les respect mutuel. C’est le cas de la majorité des croyants. Pour autant les intégristes de la laïcité veulent les reléguer, eux et leurs croyances, dans une sphère personnelle coupée de la vie politique et de toute citoyenneté.
« Messieurs de la prêtrise, mêlez-vous de vos oignons ! «  disait l’amiral Joybert à l’évêque Riobé en 1974. Ce dernier dénonçait les essais nucléaires et la force de dissuasion en France . Toujours cette propension à exclure foi et politique.
Bonnes pâtes, les croyants découragés se désinvestissent de la vie de la cité, trop contents qu’on les laisse tranquille … ainsi naissent les entre-sois, les communautarismes et les intégrismes, pauvres terreaux si peu irrigués par le dialogue, la confrontation, l’écoute et l’acceptation des différences mutuelles…

J’avoue que, pour moi, je comprends que ces caricatures peuvent être choquantes pour beaucoup. Elles conduisent au délitement de notre vivre-ensemble et à des positions radicales (côté religion comme côté laïcité) qui auront de plus en plus de mal à s’apaiser. Leur « puissance de feu » est redoutable et totalitaires.  Alors comment s’étonner qu’à la longue, le côté insupportable des attaques régulières sur ce qui fait le fondement de la vie de certaines personnes dans toute ses dimensions (sociale, personnelle, citoyenne, politique… ), sur le sens de leur vie qui craque un beau jour et mène à des extrémités impensables ?
La radicalisation de tous bords (encore une fois: laïque et religieuse) ne me peut mener qu’au chaos. Chacun voudra laver son honneur, sa foi, sa fierté, son Dieu, ses convictions républicaines, sa défense des libertés de croire ou de ne pas croire dans une escalade de violence et de fanatisme sans fin.

On ne peut dissocier la foi de la vie. Elle s’inscrit au cœur des relations humaines. vouloir la cantonner dans une « sphère privée » c’est dénier à tout citoyen son droit à participer à la vie du pays ou, à l’inverse, dénier à tout croyant sa capacité à réfléchir  sur conséquences d’un agir sociétal au nom de sa foi. Mais peut-être que ça arrange certains !

Dialoguons : que tous les ulémas, théologiens et rabbis s’ouvrent à la réalité du monde dans lequel ils sont insérés.
Que les tenants de la laïcité respectent et protègent l’exercice des cultes et acceptent qu’il peut y avoir avec eux une recherche d’un nouveau discours sur Dieu et les religions. On ne peut balayer ainsi des siècles d’humanisme (ou à l’inverse de violences au nom de Dieu) qui ont fait la société d’aujourd’hui. Leur parole est nécessaire. A condition de la porter dans la tolérance.

Je sais par l’expérience d’une longue vie de foi, confrontée aux quolibets et comme tuée pour ne pas donner prise aux sarcasmes moqueurs,  combien un tout aussi long cheminement est nécessaire pour accepter les blessures que les uns font aux autres.
Mais accepter ne suffit pas. Il nous faut nous comprendre, et ensemble, pour ne pas hurler avec les loups dans le concert des aboiements stériles ou des victimisations déplacées.


Adrien Candiard disait dans la Croix : « Tuer quelqu’un pour ses opinions est à l’évidence un comportement fanatique. Et puis, prétendre « venger Dieu » est une manière de le réduire à bien peu de chose. Elle relève d’une vision de Dieu tellement étriquée qu’elle n’a rien à voir avec Dieu et beaucoup plus avec une identité offensée dès lors que l’on « offense l’islam ». Cela revient à remplacer Dieu par soi-même en sacralisant sa propre identité, en absolutisant sa propre susceptibilité. »

Est-ce que le fanatique religieux et le fanatique laïc se rejoignent ?  Tous deux ne croient pas en Dieu. Ils s’en font une idole pour justifier des egos qui prennent la place de Dieu.
Ils nous interpellent  : le mieux ne serait-il pas de se taire sur Dieu qui n’a pas besoin de nous pour se défendre (malgré les « héros » qui deviennent martyrs) mais de laisser nos humanités se recevoir dans la tolérance, la fraternité, la bonté, la justice, l’amitié sociale comme le rappelle Pape François dans Fratelli tutti.
Ce témoignage de nos vies sera bien plus fécond pour le croyant comme pour le citoyen qui ne croit pas … « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu » disait St Athanase. Dans cet objectif chacun pourra se retrouver…
Alors les caricatures blessantes à  répétition, comme le fanatisme, ne seront plus prétextes à guerre, à vengeance et à tuerie.
Vienne alors le temps où nous prendrons les caricatures pour de l’humour potache…. et relativiserons leur portée pour ce qu’elles sont : une tentative de remise en cause de croyances ou de « valeurs » peu crédibles et encore moins attirantes … Seules l’unité intérieure et la paix profonde en soi donneront le goût à d’autres de con-naître ce qui nous habite.

Adrien Candiard affirmait toujours dans La Croix du 19 octobre 2020 (1) :
« Quand on fait sortir la religion du débat public, alors elle n’est plus soumise à la critique. On transforme une opinion en une identité qui devient sacralisée et finalement indiscutable. La logique de la laïcité a abouti à cela : à respecter les religions dans leur coin, sans en discuter. On se trompe ! La religion est d’abord une opinion et elle peut donc être discutée. Aucun croyant ne peut sommer quiconque de respecter en bloc sa religion comme un bloc sacré et indiscutable. (…) Il faut remettre la religion dans le cercle de la raison commune. (…) Si l’on veut éviter que ces tragédies se reproduisent indéfiniment, il faut refaire de la religion une question d’opinion universalisable, c’est-à-dire sur laquelle il est possible d’échanger des arguments contradictoires« .

Peut-être que l’enjeu essentiel est là : « remettre la religion dans le débat public », c’est-à-dire accepter de ne plus être son propre centre pour pouvoir s’ouvrir à une liberté intérieure personnelle condition de l’ouverture à l’autre différent.

(1 ) Il vient de publier Du fanatisme. Quand la religion est malade aux éditions du Cerf

Que ce coucher de soleil noir et sang ce soir nous rappelle que les cieux portent aussi des promesses de lumière et de paix.

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2 réponses sur “Caricatures”

  1. Des tribunes très intéressante dans Le Monde daté du 4 novembre, signée de Olivier Mongin et Jean-Louis Schlegel (anciens d’Esprit), William Marx, Manon Altwegg-Boussac.
    A lire.
    Jean-Claude

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