Les chemins du Sacré

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Pour un hebdomadaire chrétien, à l’occasion de la sortie de son livre « les chemins du sacré », Frédéric Lenoir s’est prêté cette semaine à un interview qui m’interroge.
J’ai un peu l’impression que la notion de « Sacré » est la bouteille à l’encre de toute démarche spirituelle ou ésotérique aujourd’hui et que tous les courants religieux de pensée tentent de s’en approprier le sens.
A la suite du théologien allemand Rudolf Otto, F. Lenoir le définit comme « ce sentiment profond, universel, que ressent tout être humain devant le mystère du monde, l’harmonie du cosmos. » Une interrogation de l’homme donc devant le mystère du monde …
Pour ma part, en tant que chrétien je vis une certaine méfiance vis-à-vis du sacré. Surtout quand il est est indifférencié, sans référence aucune à autre chose qu’à soi-même.
Peut-être à tort.

Une marche vers la spiritualisation de l’homme

Je m’explique. La dimension de transcendance est au cœur de l’approche sacrale. Les religions se sont constituées, selon l’étymologie du mot, pour relier l’homme à cette transcendance et, à travers ce lien, pour bénéficier des faveurs des dieux et s’assurer de leurs protections face aux « mystères » auxquels il est confronté. Sans doute que la sortie de son animalité et la « spiritualisation » de l’homme sont-elles nées devant ces mystères que sont la vie, la mort, la signification des êtres, des choses, de l’univers, de l’origine et du devenir des êtres humains. Je crois qu’on peut dire qu’au cours des millénaires où l’homme s’est affirmé et affiné en tant que tel, la dimension spirituelle est devenue constitutive de sa personne à travers un long chemin de conscientisation et de « spiritualisation » de l’être singulier, à part, qu’il devenait.

A mon avis, pour un chrétien disciple du Christ, cette sacralisation n’a plus lieu d’être dans la mesure où le Christ est venu justement casser la dualité sacré-profane qui créait deux mondes différents : celui de Dieu, celui des hommes. Il n’y a plus de séparation : tout est Un. Et l’homme Jésus est venu désacraliser les religions et libérer les hommes d’un « pesant fardeau « .

Fin du Sacré

A Aiglun il n’y a pas d’heure pour aimer (comme partout ailleurs !)

Une libération. Car le Dieu des chrétiens est venu à l’homme. Plus besoin de lévites, de prêtres, d’intermédiaires sacerdotaux pour faire le lien entre un Dieu inaccessible et des hommes apeurés et culpabilisés.
Le Sacré divise, exclut, met des barrières, nous déconnecte du réel : l’homme cherche Dieu dans les nuages et s’épuise à aller au ciel alors qu’Il parcourt sa vie !  Et des hommes seraient « délégués », choisis pour entretenir et calmer la colère de Dieu ou apaiser ses jugements ? Aujourd’hui on a plutôt l’impression que c’est pour maintenir un pouvoir, glorifier une fonction. La noblesse de ce service clérical ne résiderait-elle pas plutôt dans sa proximité humaine au lieu d’une « mise à part » anachronique qui, là encore, voudrait séparer en mettant les « faiseurs de sacré » (sacrificateurs) au dessus du tout- croyant… ?
ne serait-il pas d’abord rassembleur avant d’être séparateur ?
Les évangiles regorgent d’invitations à laisser tomber une sacralisation à outrance : L’incarnation elle-même d’un Dieu qui se fait homme devrait nous suffire pour comprendre. Elle doit se continuer aujourd’hui en chaque homme. Mais le Christ nous donne des témoignages de ce qui ne sera plus une sacralisation. Il y n’y a plus de pro-fane, ce qui est devant le Temple, le fanum, qui abriterait un Sacré où une fois l’an le Grand Prêtre entre, apeuré, dans le Saint des Saints, la demeure de Dieu.
Il n’y même plus de Temple si ce n’est celui qu’est l’Homme lui-même, invité à découvrir que c’est à l’intime que son Dieu fait sa Demeure, son ciel. Ce n’est ni à Jérusalem ni au Garizim (ou au Vatican) qu’on doit adorer Dieu mais « en esprit et en vérité »,  » dans l’Esprit qui est la Vérité ».
Toute sa vie le Christ donnera des signes (et  non des miracles qui entretiennent encore l’idée de puissance et de merveilleux d’un Dieu ailleurs duquel l’homme est coupé). Ces signes nous dit St Jean sont pour montrer « signifier » que Dieu qui vient à nous est un Dieu Père, proche des hommes et qu’il veut pour eux « la vie qui dure toujours. »
Le summum de ces signes (qui nous montre un Dieu impuissant autre que le Jupiter ou le Père Fouettard de certains hommes), sera au moment de la Passion et de la mort du Christ où il dira son incapacité à « sauver » le Christ, où il ne pourra que communier à son cri « ô Père que ce calice s’éloigne de moi » par son propre cri « ô mon fils que ce calice s’éloigne de toi ! » et quand Jésus meurt sur la croix un grand signe se produit nous dit l’évangéliste : le rideau du Temple se déchire en deux. Désormais, la séparation qui relevait de ce qui était sacré et de ce qui était pro-fane n’existe plus. la voie est ouverte, le passage est libre pour nous défaire de fausses croyances, de tristes religiosités qui enferment chacun, Dieu et l’homme.

Que tout soit sain(t)

Ainsi, se dit une « personnalisation » du Sacré, loin des courants ésotériques, des spiritualisations pseudo religieuses : le Dieu des chrétiens, si proche, si compatissant, nous invite à communier à lui, à devenir saint comme lui.
Tout désormais, dans une démarche religieuse ou profane, est appelé à devenir saint. Je préfère ce mot « saint » à celui de « sacré ». C’est plus sain (!) pour éviter une dualité qui nous mine. Plus reposant aussi que de tenter et de se vivre en tension vers une perfection à la force de ses poignets.
Les pères de l’Eglise disaient : Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu ». Voilà l’enjeu quitter les dépendances religieuses, les pratiques aliénantes, pour grandir en liberté, dans celle des enfants de ce Dieu là. Et tout rassemblement de « croyants » se fera non pour « faire » du sacré avec des « sacrificateurs » mais pour se retrouver ensemble et célébrer ensemble, en frères, ce Dieu qui nous appelle à la liberté en vivant la justice et la fraternité. Vivre une expérience dite de sacré ne serait-ce pas faire l’expérience d’une plénitude de Vie qui nous dépasse mais aussi nous appelle à porter nos regards, notre écoute vers l’immanente Transcendance qui nous habite et ne fait qu’un avec l’Univers.
L’accès à notre vie intérieure n’est pas celle pour se découvrir, pour s‘habiter, mieux se trouver. Ce sont là des méthodes de gourous qui nous mettent en avant et veulent nous donner des moyens pour vivre harmonieusement. C’est déjà bien ! Mais on reste encore dans nos efforts et dans nos « Je » individualistes…  Tout cela est à lâcher pour découvrir Qui nous habite et Qui nous invite à grandir en « sainteté » avec Lui … Sainteté, c’est-à-dire à Vivre simplement et intensément comme des Vivants de Sa Vie. Pour que nous ayons sa Vie en abondance…

La vraie Vie en abondance dès maintenant

Quoi de mieux que pour découvrir cette Présence unifiante en soi que la beauté d’une musique, le partage d’un Amour, un coucher de soleil qui nous est offert, le parfum des fragiles hyacinthes qui se donne en ce moment même où j’écris  ?

L’ami Jacques me partage cette la réflexion d’ André Malouf :
« Tout l’enjeu de la vie spirituelle consiste à passer de notre personnalité de surface à cet être profond que certains nomment « l’homme caché du cœur », « l’homme intérieur », le « temple caché », le sommet de l’âme, la cime de l’esprit, etc.
L’avènement de cet être profond, peut survenir lors d’un « basculement » ou d’un « dérapage » vers l’intériorité, d’un « affleurement lent et patient, à peine perceptible, une sorte d’imprégnation à partir de l’intérieur », ou encore du « descellement d’une source qui fait jaillir en nous une eau fraîche et vive ».
Événements toujours imprévisibles, incontrôlables, liés aux visites en nous de la grâce, telle une semence, un infime filet d’eau. »
 

Ecoutons ce merveilleux et doux concerto (No. 23 Second Mouvement. K.488) de Mozart (son plus beau ?) qui dit, pour moi, cette invitation à me laisser me « re-poser », me poser dans cet autre lieu qui me sanctifie à sa manière …  et non plus enfermé du dehors dans ce sacré Sacré ! Effectivement, c’est un affleurement lent et patient qui désensable la source qui fait jaillir en nous une eau fraîche et vive. Prêtons l’oreille et le cœur : une heure trente propice à la méditation pour un repos libérateur : à écouter pendant que vous faites les pluches ou dans vos déplacements…

attention 1h 30 d’écoute : ne faites pas des tonnes d’épluchures !

Une réponse sur “Les chemins du Sacré”

  1. Merci, Xavier, pour ton travail de fond !

    Oui, je partage tes réflexions sur le sacré. Cependant, je viens de passer pas mal de temps à lire Guillevic et « sur » Guillevic. Après trente ans de pratique religieuse catholique intense, il a tout envoyé promener du fait du choix de l’Eglise pour Franco lors de la guerre d’Espagne. Mais aussi d’une mère bigote, marâtre et castratrice qui le haïssait. Il est devenu matérialiste et s’est engagé pendant 40 ans dans le communiste. Et cependant, sa poésie évolue vers une dimension sacrée (en lien peut-être avec son ancrages dans la terre des menhirs mystérieux de Carnac) où l’on respire de plus en plus, au fur et à mesure qu’il gagne en sérénité le parfum de l’Evangile… Il lui en aura fallu du temps pour chasser la malédiction et trouver la bénédiction. Finalement, le sens du sacré qu’il cultive va bien aujourd’hui avec l’agnosticisme qui gagne de plus en plus de terrain… Mais ce n’est pas pour autant qu’on n’y sent pas le vent de l’Evangile.

    Morice Benin qui vient de mourir, un de vos quasi-voisins (Drome, pas tout à fait) avait fini de préparer son dernier CD : Une foi de charbonnier, qui doit aussi bien résonner avec ce caractère sacré de la vie et avec le refus de tout dogme religieux…

    Et merci pour Mozart

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