‘Mistica » des Sans-Terre et Gilets Jaunes

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Drapeau des sans-Terre

Le mouvements des Gilets jaunes ne peut tenir, je crois, que grâce à ce que le mouvement des Sans terre (MST) appelle « la mystique », en portugais, « mistica ». Je voudrais rapidement exposer comment la mistica du MST a été un, sinon L’élément fondateur de leur mouvement qui lui a permis de trouver cohésion dans la durée et de puiser l’énergie nécessaire pour sa  lutte face aux grands propriétaires terriens.

L’analogie est grande entre l’ approche du MST et celle des Gilets Jaunes : Approche collective, refus d’une bureaucratie inhumaine, partage d’un idéal et créativité pour vivre cet idéal, symbole visuel, échanges et partages, propositions pour changer le système, rêve collective d’une société solidaire et juste, souci d’une éducation politique, recherche d’une visibilité citoyenne, recherche d’unité autour d’un idéal commun, préoccupations environnementales, désirs de réformes sociales et économiques, universalité de la lutte à mener contre toutes les formes de capitalisme,  « faire mémoire » des acteurs de l’histoire tombés sous les coups et la violence institutionnelles, approche non-violente …

Pour rappel, le MST est une des principales références actuelles dans le domaine des formes modernes d’organisation et de mobilisation paysannes dans le monde, ainsi qu’un important acteur dans la formulation et la proposition de modèles agricoles et de lutte contre les inégalités sociales. Il a été créée il y a plus de 35 ans.
João Pedro Stedile, une des fondateurs du mouvement (que j’ai eu l’honneur de rencontrer au Brésil), explique que ce mot ‘mistica’ « vient du mot mystère non pas dans le sens de l’inconnu mais dans le sens d’une relation avec les sentiments, avec ce qui vient de l’intérieur, de tout ce qui n’est pas exposé. Qu’est-ce que c’est que cultiver un idéal ou un sentiment ? En réalité la mystique c’est cultiver un idéal. Mais tu ne peux pas cultiver cet idéal avec des banalités ou avec des mots perdus. Pour cultiver un idéal on a besoin de symboles et de pratiques sociales. C’est ça la mystique ! La mystique en elle-même n’est rien. C’est la liturgie de cultiver un idéal, d’accoler des symboles à cet idéal. Pour nous, au MST c’est un idéal collectif.
Comment peut-on pratiquer la mystique ? On peut cultiver l’idéal avec des musiques, avec le drapeau du MST, avec des célébrations qui nous permettent d’être plus unis, avec des mots d’ordre qui nous rassemblent. Le drapeau c’est une photo de notre idéal. Il n’est pas qu’un bout de tissu. Par exemple, quand on voit une occupation de terre et tu vois le drapeau des sans terre… tu te sens membre du groupe, dans une identité commune. Parce que tu sais que ce groupe a le même idéal que toi. Et tu deviens heureux, tu extériorises tes sentiments. Donc dans toutes les activités collectives qu’on réalise au centre du MST, on a toujours comme objectif de cultiver cet idéal… A notre avis, le sens du mot « mystique » n’est pas très clair… c’est pour cette raison que beaucoup de gens ne comprennent pas bien la mystique. En effet, on doit toujours expliquer le sens de la mystique parce qu’il n’y a pas un mot adéquat pour lui donner tout son sens. L’expression la plus correcte serait « la liturgie de célébration d’un idéal … la mystique, elle, est le culte d’un idéal commun. Les gens qui mènent une activité mais sans idéal commun, que vont-ils célébrer ?

Rassemblement des Sans Terre

… Il y a un autre élément très important de la mystique dans son rapport à la formation. La mystique étant une célébration, elle utilise la culture, la musique, l’art, l’esthétique ; je dirais qu’elle aide à former et à donner des capacités aux gens en utilisant l’esthétique et de jolies choses telles que la poésie, la musique, les symboles, les drapeaux, comme moyens. C’est pour cette raison que les gens aiment beaucoup la mystique…. « 

Douglas Estevan du Mst affirmera que la mistica est « d’une grande importance symbolique et d’une grande valeur, accompagnant l’ensemble des actions réalisées par le Mouvement, l’expérience mystique, cette façon de vivre l’organisation et la participation de ses membres et de ses militants représente un des traits culturels les plus caractéristiques du MST. »

Cette approche pour cultiver un idéal n’est pas formaliste,  déconnecter du réel : occuper pendant des années une terre, faire une marche  pendant plusieurs centaines de kms disent une pratique qui s’ancre dans un rituel. Elle est branchée sur la vie, surtout la vie collective, dont elle est un ferment d’unité. Elle dit une recherche en acte d’un idéal qui se traduit par des symboles tels que le chant, le drapeau,  la musique, des mots d’ordre, des outils de travail, des poèmes, une couleur, rouge…
Cette liturgie d’un idéal permet aux personnes concernées d’entrer d’un un chemin permanent de formation, d’éducation…

Paysans sans terre

Pendant la dictature, Pedro Stedila rapporte que « …. Sous l’influence de l’Église, la mystique était facteur d’unité, d’accomplissement de nos idéaux, mais, en tant que liturgie, elle était très pesante. Avec le temps, nous nous sommes rendu compte que si tu laisses la mystique devenir formaliste, elle meurt. La mystique n’a de sens que si elle fait partie de ta vie… Ce sont des communautés de base qui se regroupaient dans l’Eglise (« la voix des sans voix ») pour lutter contre la dictature militaire qui ont donné naissance à la Théologie de la libération, (voir article) et non l’inverse ; le MST est né de cette protestation morale contre le capitalisme et la violence qu’il génère vis-à-vis des pauvres qui  ne sont plus perçus seulement comme victimes et comme objet de compassion et charité, mais comme les sujets de leur propre histoire, acteurs de leur propre libération. « 

On peut dégager de ces propos l’idée que, pour le leader du MST, un idéal collectif ne peut pas demeurer vivant et présent dans l’horizon du possible, sans la pratique de la célébration collective. Comme tout rêve, il n’a pas d’existence réelle, et c’est précisément le manque de matérialité qui le rend vulnérable et instable. Il est donc nécessaire de le cultiver et de l’entretenir périodiquement. Cependant, afin que ce rite ne soit pas un acte mécanique, afin qu’il puisse avoir du sens pour les individus qui le pratiquent et pour ceux qui l’observent, il faut instaurer une atmosphère passionnée à l’intérieur de l’expérience collective. Ce qui est possible grâce aux symboles du MST et au récit construit à partir de la mémoire collective.

Marche des paysans Sans-terre

Je rapportais ceci lors de mon voyage au Brésil en 2007 : « On peut dire que la pérennité d’un groupe dans le temps s’appuie fortement sur la capacité des membres à croire qu’ils sont égaux et qu’ils ont un pouvoir sacré, celui d’agir en fonction des objectifs à poursuivre….
… Un groupe ne saurait se rendre visible pour un public donné sans se rendre aussi
visible à lui-même, en tant que groupe. Dans ce processus, les membres du groupe doivent partager la conviction qu’ils constituent une communauté, qu’ils se fondent dans un nous, quoi qu’il puisse leur arriver. Cette communauté doit non seulement croire qu’elle mène une lutte juste mais que, par la mobilisation, elle a de surcroît la possibilité matérielle de parvenir à transformer la réalité.
Autrement dit, le nous doit croire qu’il est possible d’y arriver. Les membres du MST ont su se ménager des moments pour être ensemble, en créant une atmosphère ludique, en rupture avec la vie quotidienne. Ce sont ces moments inspirés par des sentiments d’amour, sont désignés par le terme générique de mística. « 

Gilets jaunes à Bordeaux

Aujourd’hui, l’avenir est sombre. Partout dans le monde, au Brésil comme en France, dans beaucoup de pays européens, s’étend le spectre de la peste brune. Sans honte et sans vergogne les pouvoirs ciblent d’emblée, comme au Brésil, sa vindicte contre ceux et celles qui pointent du doigt, du poing, les malversations, l’inhumanité d’un système, le non respect des différences, le capitalisme outrancier …
Une « normalité » répressive policière s’abat sur le petit peuple, enfumé par des discours fallacieux qui ne trompent plus personne mais confortent ceux qui les prononcent dans leur individualisme sans nom.
Un petit peuple, des anawim, ces « courbés », ces petits, ces pauvres de la Bible, proches de Dieu parce que proches des hommes,  attendent consolation, espèrent contre toute attente et se lèvent, fiers de leurs gilets jaunes, en élaborant au pas à pas une ‘mistica’ pour se changer soi et changer collectivement la société.

 savoir plus http://www.alterinfos.org/spip.php?article5080

voir les autres articles :
-1)  https://kestenig.fr/chretiens-et-gilets-jaunes/
-2) vie du Christ et refus de toute compromission  https://kestenig.fr/chretiens-et-gilets-jaunes-2/
-3)-théologie de la libération: https://kestenig.fr/chretiens-et-gilets-jaunes-3/
-4)  doctrine sociale de l’Eglise : – doctrine sociale de l’Eglise : https://kestenig.fr/4-chretiens-et-gilets-jeunes/

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