Voici le Temps de la fin d’un Monde

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Il est beaucoup question ces jours derniers de « l’après-coronavirus » et de la nécessité de préparer la sortie du confinement. Les débats vont sans doute s’amplifier pour « ne plus faire comme avant » afin de mettre en place des alternatives nouvelles véritables. dans une remise en cause totale de nos modes de vivre. Totale, c’est-à-dire politique, économique, financière et surtout sociétale et environnementale. La crise que nous venons de traverser est un sacré coup de semonce pour virer de bord de manière individuelle et collective.

Un temps cyclique

A travers les différents appels à ce renouveau se dessine une notion du Temps qui est un autre élément de cette remise en cause. Notion pas anodine du tout car elle suppose une nouvelle manière de l’appréhender.

Depuis le début de l’Histoire du Monde nous vivons sous un caractère cyclique du temps. « Ce qui fut, cela sera, ce qui s’est fait se refera, et il n’y a rien de nouveau sous le soleil ! » dira Qohélet (250 ans avant JC).
Tout se répète donc, les saisons, les générations, les fils qui deviennent des pères. Les événements se répètent à l’identique (la ronde des astres, la Terre qui tourne autour du soleil, solstices, naissances, morts, élections, climat, liturgies rituelles…).

Un comme avant devenu impensable

Le « comme avant » de nos responsables (politiques et autres « experts ») n’est plus supportable. Nous sommes dans la répétition et la « mêmeté » du toujours pareil, qui engendre, comme à Qohélet, un sentiment d’aquoibonisme, de désespérance et de désabusement.
D’autant moins qu’il n’est proposé que pour des raisons de profits financiers, et ce, que pour un petit nombre de nantis.
Cette course, de plus, ne tient aucun compte des conditions de vie des habitants de la Planète. La Mondialisation nous détruit, non plus à petit feu, mais dans une accélération folle pour tout l’écosystème dans lequel nous sommes baignés. Les jours sont comptés.
Les experts de tous bords tirent la sonnette d’alarme depuis des décennies. La crise sanitaire que nous traversons nous secoue enfin de notre passive et insouciante léthargie pour réfléchir à un nouveau paradigme.

Un temps linéaire

Du coup, s’affirme un Temps d’une nature autre : le Temps linéaire. Un temps qui nous projette en avant, sans « répétition » ou retour en arrière. Il est nouveau. On ne sait de quoi il sera fait et il se construira au pas à pas de nos expériences nouvelles et tâtonnantes.
Un temps déstabilisant, car il nous mettra au cœur de nos fragilités, de nos peurs et de nos insécurités.
Un temps exigeant car il n’y aura pas de demi-mesure : Ce sera un changement radical, à l’opposé de ce que nous avons vécu jusqu’à présent. Nos modes de vie, de croire, de nous alimenter, de nous déplacer vont être bousculés de fond en comble.
Un temps qui va redéfinir nos appartenances politiques, sociales, religieuses, associatives. Un temps ou il sera impossible de se vivre égoïstement; où la solidarité et la justice seront incontournables, qu’on le veuille ou non, sous peine de clash ou de mort certaine.
Un temps où il nous faudra revoir l’idée même de progrès et de croissance devenue impossible au vu des limites de notre planète. Jusqu’à présent nous fuyions dans une course effrénée en boucle qui chaque année faisait reculer la date fatidique annonçant que nous avions consommé ce que la terre pouvait nous donner.(pour 2019 nous avions consommer toutes les ressources que la terre pouvait nous donner au mois de mars ! )
De bon gré ou de force, il nous faudra changer de cap.
Ca prendra quelques temps, mais nous n’y couperons pas et l’urgence est là. Malgré la pesanteur ou les freins des uns, les tergiversations ou les refus, les replis individualistes des autres, nous ne pourrons rien contre l’inéluctable.

Des risques et du neuf

Avec tous les risques liés à ce temps linéaire, sans retour possible au comme avant.
Nommons quelques uns :
– la diminution des libertés individuelles, par la coercition d’un pouvoir autoritaire, voire policier.
– l’instauration d’une « élite » et d’un établissement de classe par pays, par populations, par
– risques (certitudes ?) de confrontations guerrières, de terrorismes, d’épidémies nouvelles, de famines, de catastrophes climatiques, etc…
– « Progrès », « croissance », qui même calibrés provoquent démesures et inadaptations
– idéalisation à outrance de lendemains qui changent, de planification inhumaine…
des soubresauts inévitables pendant “ Un temps, des temps et la moitié d’un temps ” dira Jean l’évangéliste.

Mais aussi, face à ces risques, émergence d’un neuf prometteur. Solidarité nouvelle, modes de vie nouveaux, relations à la Nature pacifiée, refus des exploitations de toutes sortes…
Utopie ? Pas si sûr.

Nous sommes héritiers d’une Histoire

Cette instauration d’un temps linéaire a déjà été instaurée avec l’avènement du christianisme il y a 2000 ans. (il n’a pas duré longtemps ! Pauvres de nous : c’était aussi pour ne pas remettre le Christ en croix à chaque cycle (il est mort une fois pour toutes et pour toute l’humanité) … comme le font les religions païennes qui renouvellent leurs cultes chaque année !
Au temps circulaire (flèche en boucle), qui prenait ses références dans les cycles de la nature, s’est substitué un temps linéaire (flèche droite) .
Si, dans des traditions religieuses comme le Bouddhisme ou l’Indouisme est née l’idée de Réincarnation, c’est bien à travers cette notion de temps circulaire qui se répète (l’âme d’un individu pour se réincarner dans une autre vie, jusqu’à ce qu’elle atteigne la perfection).

En ce qui concerne le Christianisme, soyons plus précis : c’est de l’héritage du Judaïsme que la conception du temps linéaire s’est dévoilée : le temps permet la Révélation progressive de Dieu au peuple juif qu’il s’est choisi.
Jean l’évangéliste a su développer de manière particulière la notion de Vie dans cette dynamique de temps linéaire à travers qui nous sommes en vérité : des êtres qui ont la conscience d’exister et de se projeter, en conséquence, dans un avenir où ils peuvent grandir, s’épanouir, se diriger vers toujours plus de Vie et de plénitude d’être. La vie humaine n’est pas figée comme celle d’un animal qui vit sans raison, se contentant de manger, boire, se reproduire et mourir (malheureusement, combien d’humains vivent ainsi, soit par nécessité pour survivre, soit par non-émergence d’une conscience non encore éclairée).
L’être humain, avec sa conscience, devient créateur d’un avenir qui le met en rupture avec la Nature cyclique. Il est en tension vers un mieux-être, un plus-être. Sa quête, sa recherche d’une plus grande humanité le pousse vers ce toujours Plus.

Le Kaïros

Jean emploie un terme particulier pour dire ce temps : Kaïros.
Il est opposé à « chronos » qui désigne le temps matériel de l’existence humaine. Le chronos c’est le temps qui passe, le temps des heures et des horloges. Le temps de notre montre qui nous met dans l’efficacité , la rapidité, l’effervescence. Temps extérieur à nous-mêmes qui nous déconnecte de notre intériorité.  Ce temps chronos nous donne l’illusion que nous pouvons le gérer, le planifier, suivant nos agendas, nos rendez-vous, les échéances multiples de nos vies.

Kaïros est un terme grec qui signifie: « temps favorable ». Le Kaïros est le moment opportun pour accueillir un don qui nous fait. Kairos correspond à une autre approche du temps plus spirituelle, intérieure que le Chronos. Cet accueil imprévu suggère une adaptation, un ajustement : rien n’est écrit d’avance. L’inattendu surgit sans crier gare.
Dans la Bible le « temps favorable » joue un rôle déterminant. C’est le temps de Dieu par excellence. Les exemples abondent où Dieu met fin à la pesanteur ou à l’ordinaire des jours pour peu que la liberté des hommes s’ouvre à l’inconnu d’un Vin nouveau.

Pour Jean, l’enjeu du Kaïros est dans la dimension d’Amour. Le Kaïros nous fait devenir acteur, participant d’une œuvre divine. Il nous sort de notre passivité et de nos peurs séculaires de la mort dans laquelle le confinement peut nous installer.
C’est là que nous sommes attendu pour « l’après qui vient ».

L’Amorisation de l’Univers

C’est par « l’Amorisation » des hommes et du Monde que pourra se faire le passage vers l’Inédit qui s’annonce.
« Il me paraît psychologiquement inévitable que, avant deux ou trois générations, l’Humanité soit amenée à se poser en masse la question du sens et de la valeur de la peine qu’elle se donne; et je ne doute guère que l’issue soit un acte de foi en l’Avenir. Car autrement ce serait la fin de l’Evolution. Je pense, avec vous, que nous sommes à la veille de passer par un point critique » écrivait Theillard De Chardin en 1935.
Deux ou trois générations : Voilà nous y sommes. L’humanité en humanisant le Monde est en marche vers cette amorisation, cette loi du tout Amour pour tous et tout l’Univers.

Ce qui a raté aux premiers temps du Christianisme c’est bien cet oubli de l’Amour gratuit, ce Don désintéressé  auxquels invitait le Christ, et son installation institutionnelle dans le cycle répétitif d’un éternel recommencement avec des ajustements et des compromissions pour avoir et pouvoir toujours plus au lieu d’être toujours Plus. Cette course à l’avoir et au pouvoir a engendré Le Progrès qui nous mène aujourd’hui vers l’abime.
De plus, les chrétiens, sous couvert d’un « croissez et multipliez-vous » mal compris, ont déserté le temps présent et se sont projeté dans un avenir illusoire en mettant en place un futur de récompenses (vie éternelle). Alors on attend que le temps passe et on se démobilise de nos humanités …
On ne peut que se réjouir de voir aujourd’hui combien les hommes et les femmes de ce temps retrouvent une certaine forme de partage, de solidarité, d’humanité fraternelle.
L’Imprévisible et l’Inédit qui adviennent s’accueillent dans les événements-avènements, même apparemment anodins de l’instant présent. A nous d’apprendre à les lire, à lire aujourd’hui le temps qu’il fera demain.
Il sont comme une semence déposée dans le cœur et la vie de chacun. Les fruits qui surgissent et qui en surgiront dépendront de notre attention, de notre lucidité et de nos consentements. Ils sont l’eau et le soleil nécessaire à la fructification de ce Monde nouveau qui ne sera « plus comme avant ».

Le temps présent

Faut-il choisir son temps ? Occident et Orient privilégie l’une ou l’autre facette : linéaire ou cyclique. Peut-être que l’objectif serait de réconcilier le temps cyclique et le temps linéaire.
Le temps cyclique est fonctionnel pour permettre de vivre ensemble et de s’organiser tandis le temps linéaire permet un ancrage en soi pour réaliser le passage vers notre futur et celui de nos enfants. Un futur qui ne nous fera pas tourner en rond mais qui nous fera aller de l’avant.
Dans les deux cas, il s’agira d’habiter le temps présent intensément au cœur des temps d’épreuves.

« Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde »
disait Gandhi. Ce changement s’accueille à l’intime : Il nous est donné en « semences » de bonté, de paix, de fraternité : à nous de le faire grandir.
L’humanité est au pied du mur pour un chamboulement total, une « transformation créatrice », une Nouveauté à construire.
Voici qu’est venue l’heure du Kaïros. L’heure d’un choix personnel. Cette heure est maintenant. Elle survient à chaque moment.
Si ce choix est personnel ce n’est pas pour nous replier sur nous mais pour nous décentrer sur « l’autre », et surtout nous ouvrir, nous surcentrer, nous concentrer sur plus Grand que nous .

Comment cela se fera-t-il ?
C’est le Mystère de l’Amour qui ne surgit qu’en se donnant sans retour.

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